Page:La Fontaine - Œuvres complètes - Tome 2.djvu/19

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D’un Roy puissant, et d’ailleurs fort aymable ;
Et d’autre part aussi sa charmante moitié
Triomphoit d’estre inconsolable,
Et de luy faire des adieux[1]
A tirer les larmes des yeux.
Quoy ! tu me quites, disoit-elle,
As-tu bien l’ame assez cruelle,
Pour preferer à ma constante amour
Les faveurs de la Cour ?
Tu sçais qu’à peine elles durent un jour ;
Qu’on les conserve avec inquietude,
Pour les perdre avec desespoir.
Si tu te lasses de me voir,
Songe au moins qu’en ta solitude
Le repos regne jour et nuit :
Que les ruisseaux n’y font du bruit
Qu’afin de t’inviter à fermer la paupiere.
Croy moy, ne quitte point les hostes de tes bois,
Ces fertiles valons, ces ombrages si cois,
Enfin moy, qui devrois me nommer la premiere :
Mais ce n’est plus le temps, tu ris de mon amour :
Va, cruel, va monstrer ta beauté singuliere,
Je mourray, je l’espere, avant la fin du jour.
L’Histoire ne dit point, ny de quelle maniere
Joconde pût partir, ny ce qu’il répondit,
Ny ce qu’il fit, ny ce qu’il dit ;
Je m’en tais donc aussi de crainte de pis faire.
Disons que la douleur l’empescha de parler ;
C’est un fort bon moyen de se tirer d’affaire.
Sa femme, le voyant tout prest de s’en aller,
L’accable de baisers, et pour comble luy donne
Un brasselet de façon fort mignonne,
En luy disant : Ne le pers pas,
Et qu’il soit toûjours à ton bras,
Pour te ressouvenir de mon amour extrême ;

  1. Edition originale :
    Et se distilloit en adieux.