Page:La Fontaine - Œuvres complètes - Tome 2.djvu/20

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Il est de mes cheveux, je l’ay tissu moy-même ;
Et voila de plus mon portrait
Que j’attache à ce brasselet.
Vous autres bonnes gens eussiez crû que la Dame
Une heure après eust rendu l’âme ;
Moy qui sçais ce que c’est que l’esprit d’une femme,
Je m’en serois à bon droit defié.
Joconde partit donc ; mais ayant oublié
Le brasselet et la peinture,
Par je ne sçay quelle avanture,
Le matin mesme il s’en souvient.
Au grand galop sur ses pas il revient,
Ne sçachant quelle excuse il feroit à sa femme :
Sans rencontrer personne, et sans estre entendu,
Il monte dans sa chambre, et voit prés de la Dame
Un lourdaut de Valet sur son sein étendu.
Tous deux dormoient : dans cet abord Joconde[1]
Voulut les envoyer dormir en l’autre monde :
Mais cependant il n’en fit rien,
Et mon avis est qu’il fit bien.
Le moins de bruit que l’on peut faire
En telle affaire,
Est le plus seur de la moitié.
Soit par prudence, ou par pitié,
Le Romain ne tua personne.
D’éveiller ces Amans, il ne le faloit pas ;
Car son honneur l’obligeoit, en ce cas,
De leur donner le trespas.
Vy, meschante, dit-il tout bas ;
A ton remords je t’abandonne.
Joconde là dessus se remet en chemin,
Resvant à son mal-heur tout le long du voyage.
Bien souvent il s’écrie au fort de son chagrin :
Encor si c’estoit un blondin !
Je me consolerois d’un si sensible outrage ;

  1. Edition originale :
    Tous deux dormoient : de prim’ abord Joconde.