Page:La Fontaine - Fables choisies, Barbin 1692, tome 1.djvu/25

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LA VIE


en le doüant d’un tres-bel eſprit, elle le fit naiſtre difforme & laid de viſage, ayant à peine figure d’homme ; juſqu'à luy refuſer preſque entierement l’uſage de la parole. Avec ces défauts, quand il n’auroit pas eſté de condition à eſtre Eſclave, il ne pouvoit manquer de le devenir. Au reſte ſon ame ſe maintint toûjours libre, & indépendante de la fortune. Le premier Maiſtre qu’il eut, l’envoya aux champs labourer la terre ; ſoit qu’il le jugeaſt incapable de toute autre choſe, ſoit pour s’oſter de devant les yeux un objet ſi deſagreable. Or il arriva que ce Maiſtre eſtant allé voir ſa maiſon des champs, un Païſan luy donna des Figues : il les trouva belles, & les fit ſerrer fort ſoigneuſement, donnant ordre à ſon Sommelier appellé Agathopus, de les luy apporter au ſortir du bain. Le hazard voulut qu’Eſope eut affaire dans le logis. Auſſi-toſt qu’il y fut entré, Agathopus ſe ſervit de l’occaſion, & mangea les Figues avec quelques-uns de ſes Camarades ; puis ils rejetterent cette fripponnerie ſur Eſope, ne croyant pas qu’il ſe puſt jamais juſtifier, tant il eſtoit begue, & paroiſſoit idiot. Les chaſtimens dont les Anciens uſoient envers leurs Eſclaves, eſtoient