Page:La Fontaine - Fables choisies, Barbin 1692, tome 1.djvu/26

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
D’ESOPE.


fort cruels, & cette faute tres-puniſſable. Le pauvre Eſope ſe jetta aux pieds de ſon Maiſtre ; & ſe faiſant entendre du mieux qu’il pût, il témoigna qu’il demandoit pour toute grace qu’on ſurſiſt de quelques momens ſa punition. Cette grace luy ayant eſté accordée, il alla querir de l’eau tiéde, la bût en preſence de ſon Seigneur, ſe mit les doigts dans la bouche ; & ce qui s’enſuit ; ſans rendre autre choſe que cette eau ſeule. Aprés s’eſtre ainſi juſtifié, il fit ſigne qu’on obligeaſt les autres d’en faire autant. Chacun demeura ſurpris : on n’auroit pas crû qu’une telle invention puſt partir d’Eſope. Agathopus & ſes Camarades ne parurent point étonnez. Ils bûrent de l’eau comme le Phrygien avoit fait, & ſe mirent les doigts dans la bouche ; mais ils ſe garderent bien de les enfoncer trop avant. L’eau ne laiſſa pas d’agir, & de mettre en évidence les Figues toutes cruës encore, & toutes vermeilles. Par ce moyen Eſope ſe garantit ; ſes accuſateurs furent punis doublement, pour leur gourmandiſe & pour leur méchanceté. Le lendemain, aprés que leur Maiſtre fut party, & le Phrygien eſtant à ſon travail ordinaire, quelques Voya-