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CHRONIQUE

Le Plaisir :

La Zone du Néant

La morale, encore, se détendait. Elle interdisait à l’esprit de se plier à des fins. Le vouant au désintéressementabsolu comme à la nudité, elle écartait de lui les projets qui lui composaient un avenir à court terme, elle le dévêtait des formes auxquelles il se prêtait (d’une certaine hauteur tous les domainesde l’esprit se fondent). Son exercice,en pure perte, était une observance et une distraction. Vendu par ses frères, elle le rend à lui seul.

Là, sa puissancese donne libre cours. Il ignore une durée qui lui cède le pas. Il n’attend plus rien de ses parolesqu’il éparpillecommedes roses et des dagues dans les spasmesdu vent. L’éruption de sa vie dépassetoute préoccupationet la défense morale tombe comme une barricade fanée. Il n’est plus pour lui de point de repère, aucun problème moral ne se pose. Les pieuvres de références s’endorment dans le ruisseau de ses artères.

Celui qui refusa de croire au monde que lui offraient les bouquetières comme des fauvettes décapitéess’est réfugié parmi les idées qui sont l’ombre essentielledes choses.Leur transparence et leur grandeur lui semblaient envelopper de leurs niantes sans scories toutes les forêts de l’univers et il jouait sans fin de ce collierde jais et de piment.

Maisun matin qu’il s’éveilled’un rêve et que se dissipentlesbrouillardsépais commeson sang, il prend conscienced’une existence ardente et exigeante où l’esprit a de lui une appréhension immédiateet unique et se brûle commesa chair exigeante.

Dès lors les idéeslui semblentla monnaiecourante et la partager, c’est encoreboire au brouet commundes richesses.Il voit à quelle schématisation généraleelles sont soumiseset sur quel canevas leur corps est exposé. Dans chacune, il voit l’extension figurée à laquelle la contraint sa nature explicative et compréhensive,comme elle s’exposeet se divise, si bien que ses parties s’éloignentet se séparent de sa vie dense. L’esprit à travers ces écrans et ces présentationsdiscursives, même dans la plus unique intuition, étale ses facettes dans une lumière abstraite. Et cela répugneà sa pureté égoïstecommeà l’amour de sa vie ardente.

Désormaisil ne condescendraplus à donner aux éclairs qui traversent sa nuit chaude cette formeordonnée,claireet soumiseà des lois extérieures. Ses émotions intellectuelles, il ne les trahira plus à les préciser en concepts, peu lui chaut l’architecture. Il vivra seulement l’éruption de l’esprit.

Les collines,l’agathe des pervenches,le deuil des cryptes, le héron et le croup, l’absinthe aux feuillesde chaux, les larmes de songestraversent son regard comme un fil de la vierge. En vain le neveu des dentellières frappe ses ongles contre sa porte.

Et commeles aspects figurésde la penséesont sans doute les seuls où elle se retrouve et mesure sa marche, évalue l’avenir d’après le passé, l’été par l’hiver, où elle approfondit son pouvoir de possessionsur la fuite infiniedes dédoublements dont elle est capable, ce refus lui livre tout son domaine. Il est seul et il ignore une durée qui lui cède le pas. Il n’est plus pour lui de point le repère.

Le voilà tout entier à vivre le cours trouble et brûlant de l’esprit. Il ne se traduira peut-être plus que par d’intenses déplacementsde massesémotives. Il portera en lui ces élans sourds et bouillonnants, remuant sans fin le maëlstrombrûlant d’une couléed’or. Voilàhautain, aveugleet.sourd, traversant les places désertes et les plages où l’aigle égorgele mouton, celui que le Surréalisme a rendu aussi grand vivant que mort. ERANCISGÉRARD.