Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/129

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


L’Affaire Dreyfus
et la Crise du Parti socialiste


L’affaire Dreyfus est devenue assez vite une affaire universelle, autant qu’une affaire peut devenir universelle dans la présente société bourgeoise. Il est évident que la cause première de cette universelle extension fut le sursaut d’indignation que le spectacle de l’injustice donne aux hommes qui ont faim et soif de la justice, qui esuriunt et sitiunt justitiam. Aussi la question qui se pose n’est-elle pas celle de savoir pourquoi l’affaire Dreyfus a eu dans le monde un retentissement que n’avaient pas eu des événements plus gros où la justice n’était pas engagée ; mais la question tout à fait intéressante qui se pose est de savoir pourquoi, seule jusqu’ici de toutes les affaires où la justice était engagée, l’affaire Dreyfus a eu ce retentissement universel. Pour ne citer qu’un exemple, et sans faire intervenir les innombrables injustices exercées sur des individus, le massacre de trois cent mille Arméniens devait, il y a quelques années, soulever l’horreur et l’indignation efficace du monde civilisé. Or on sait qu’à vrai dire il n’en fut rien. Pourquoi l’injustice inachevée contre le capitaine Dreyfus a-t-elle fait ce que n’avait pu faire l’injustice atrocement consommée contre tout un peuple ? Comment et pourquoi une tentative d’assassinat commise contre un homme a-t-elle remué ce monde que n’avait pas ému l’assassinat d’un peuple.

Ceux qui se sont imaginé que le retentissement universel de l’affaire Dreyfus avait été savamment organisé par les dreyfusistes se sont trompés lourdement sur les faits ; et mème ils se sont trompés sur les possibilités, car aucune organisation présentement, pas même celle des Jésuites, ne serait assez puissante pour fabriquer ainsi une opinion universelle. Et ceux qui font semblant de le croire sont, comme on sait, des Tartuffes.

Les vraies causes de ce retentissement universel sont nombreuses. Nous en avons déjà signalé quelques-unes. Reprenons-les.

Nous avons signalé la singulière audience que la France a gardée dans le monde, audience qui d’ailleurs n’est pas toujours accompagnée d’estime. Il est certain que ceux qui nous méprisent et même ceux qui nous frappent nous écoutent volontiers. Il est certain qu’un événement qui se passe en France, et surtout à Paris, a par cela même comme un coefficient d’éclat. Et au contraire un événement qui se passe dans cet Orient si lointain encore et isolé a par cela même un coefficient d’obscurité.

Nous avons signalé l’intérêt que les peuples prennent aux luttes françaises parce que la situation de la France, à beaucoup d’égards, est à peu près intermédiaire. Ajoutons que l’état déplorable où le catholicisme a réduit la plupart des nations latines, l’Espagne, l’Italie, le Portugal, a réveillé plus vivement que jamais sur nous l’attention du monde et les inquiétudes amies. « La France restera-t-elle fidèle à son passé révolutionnaire, ou aura-t-elle le sort de l’Espa-