Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/130

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gne ? » telle est la question que se posent nos amis sincères, telle est la question que nous devons nous poser.

Nous avons signalé le double intérêt dramatique de l’affaire elle-même. Les mauvais romans-feuilletons du Petit Journal nous ont rendus très sévères pour les drames judiciaires, pour les histoires de juges d’instruction. Mais n’oublions pas qu’Œdipe roi fut un drame judiciaire, qu’Œdipe fut un juge d’instruction instruisant douloureusement sa propre affaire. Si cette affaire a donné matière à un chef-d’œuvre, l’affaire Dreyfus, telle quelle, fut « le chef-d’œuvre de l’État-Major ». Non seulement par la férocité sauvage des attaques, par la cruauté des tortures, par la puérilité des combinaisons, par la sournoiserie des insinuations jésuites, mais aussi par les multiples déguisements de l’erreur et du crime, l’affaire Dreyfus avait l’intérêt compliqué des drames barbares. Et par la fermeté de la défense, par l’unité de la vérité, par la simplicité de l’innocence elle avait la beauté harmonieuse de la tragédie classique. Outre que cette œuvre d’art avait sur les œuvres d’art que l’on fait cet avantage d’être du réel même.

Nous avons enfin signalé tout ce que le retentissement universel de l’affaire Dreyfus devait aux antidreyfusistes. Ce sont eux, disions-nous, qui ont fait de l’accusation une accusation exceptionnelle, de la condamnation une condamnation exceptionnelle, de la sanction une sanction exceptionnelle : cela seul conduisait à ce que la réhabilitation fût exceptionnelle. Ce n’était pas assez dire. Non seulement les antidreyfusistes avaient fait une injustice exceptionnelle et qui ainsi demandait une réparation, une justification exceptionnelle, mais ils avaient voulu faire une injustice sacrée, ils avaient fait une injustice religieuse. Entendons-nous bien sur le sens de ce mot. Que la culpabilité de Dreyfus ait été feinte, imaginée, cultivée par les jésuites et par une immense majorité de catholiques, c’est un fait évident, important, et nous y reviendrons. Mais, outre cela, tout ce qui touchait à l’affaire Dreyfus eut dès le principe un caractère propre vraiment religieux, au sens le plus respectable de ce mot. L’accusation fut mystérieuse, obscure ; la condamnation fut mystérieuse, douloureuse à prononcer, car il est douloureux à Dieu de venger les injures qu’on lui a faites ; les vengeurs du dieu militaire ne parlaient de l’accusé, du condamné, du maudit qu’avec ces périphrases dévotes et douloureuses dont il convient d’user pour désigner les sacrilèges ; la sanction fut extraordinaire, savamment cruelle, infernale autant qu’il est permis à de bons catholiques, simples créatures, d’imiter l’Enfer de leur Créateur. Dreyfus était devenu anathème. Quiconque le défendrait serait anathème avec lui. L’arrêt du conseil de guerre était un article de foi. Ces mots « l’honneur de l’armée » devinrent une formule sainte, prête pour le latin des prochaines litanies. Et les fidèles désiraient pieusement massacrer les infidèles. Aussi tous les hommes dans la France et dans le monde, en quelque parti que la vie les eût classés jusqu’alors, tous les hommes qui avaient encore au fond de