Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/133

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part de la folie bourgeoise, de la tartufferie bourgeoise, du crime bourgeois.

Car leur prétendue neutralité est fausse, comme toute prétendue neutralité dans l’action universelle. Toute la philosophie de l’action humaine repose, qu’on le veuille ou non, sur ce principe évident que, quand deux hommes ou deux partis sont aux prises, le tiers qui prétend rester neutre favorise en réalité celui des deux adversaires qui réussira. Or, en tout temps et en tout lieu, il y a au moins, pour qui sait un peu voir, deux hommes ou deux partis aux prises : c’est même pour cela que le monde où nous vivons est une société bourgeoise et n’est pas encore la cité socialiste, c’est par ce qu’il y a partout concurrence, compétition, rivalité, antagonisme. Si M. Guesde et M. Vaillant et le troisième, au lieu de siéger et de circuler parmi leurs courtisans, faisaient une propagande socialiste sérieuse et utile, c’est-à-dire s’ils s’efforçaient de rendre socialistes ceux de leurs contemporains qui ne le sont pas encore, ils s’apercevraient aisément que cet argument de l’impossible neutralité est sans aucun doute celui auquel on est forcé d’avoir le plus souvent recours. Combien de bourgeois nous disent : « Vous avez raison. L’organisation sociale même est injuste et mauvaise. Mais je n’en suis pas cause et par conséquent je n’en suis pas responsable. Je n’ai pas d’usine, je n’ai pas d’ouvriers, je vis petitement, je n’opprime personne. » Et combien d’ouvriers nous disent : « Vous avez raison, mais moi je gagne assez pour moi, je n’ai pas d’enfants, je vis tranquillement. Que ceux qui sont plus malheureux que moi se révoltent, se mettent en grève, c’est bien, ils ont raison, mais moi, pourquoi me révolter ? » Je le demande à M. Guesde : Qu’y a-t-il à répondre à cela, sinon que la neutralité est impossible, que ne pas aider ceux qui ont raison, c’est en réalité aider ceux qui ont tort, que ne pas aider les travailleurs opprimés et volés à préparer la révolution sociale, c’est en réalité aider les parasites et les oisifs à consolider la société bourgeoise, reconnue mauvaise. Que répondre à tous ces hommes, qui sont bons à convertir, sinon que dans tout conflit, et en particulier dans le conflit social de tous les jours, la responsabilité s’étend aux spectateurs. Pourquoi faut-il que M. Guesde, pour sa conduite personnelle et pour celle des siens, ait négligé ce simple raisonnement ?

Ce raisonnement capital était d’autant moins à négliger que si l’on doit le faire, comme nous l’avons dit, en tout temps et en tout lieu, il s’imposait dans l’affaire Dreyfus particulièrement et de lui-même. Jamais sans doute l’histoire des guerres civiles et des guerres plus que civiles n’avait présenté deux partis aussi nettement délimités, aussi profondément divisés, aussi étrangers l’un à l’autre, aussi clairement qualifiés, aussi exactement balancés, aussi rebelles à la neutralité prétendue. Et dans l’affaire Dreyfus même le raisonnement invincible, le raisonnement inévitable s’imposait surtout aux moments où M. Guesde est intervenu. Sa première intervention, celle qui fut ratifiée au congrès de Montluçon, s’était produite en un