Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/140

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


autant qu'il était en eux, à une Saint-Barthélemy des meilleurs citoyens, et même à une Semaine Sanglante, MM. Vaillant, Guesde et Lafargue ont fait ce qu’avait fait M. le général Chanoine. Or M. le général Chanoine a fait ce qu’allait faire M. le capitaine Chanoine. Un axiome assez connu permet de conclure. Gérault-Richard a fait remarquer très justement que les capitaines assassins avaient quitté la France au moment où la folie militaire y sévissait. Non seulement les massacres étaient récemment préparés en France, mais on peut considérer les tourments mortels infligés à Dreyfus, la mort de Lemercier-Picard, en un sens la mort de Henry, les émeutes antisémitiques, les listes rouges de la Libre Parole, et la plupart des conversations que l’on entendait dans les régiments comme un commencement d’exécution.

Dans de telles circonstances on ne contestera point qu’une autorité assez forte pour faire ainsi ratifier plusieurs mensonges par tout un congrès à peu près sainement recruté ne soit une autorité absolue. De cette absolue autorité naissent les haines, les jalousies, dont nous avons précédemment parlé, le jésuitisme. Les deux capitaines aussi étaient jaloux. Pour ceux qui viendraient leur voler la gloire d’achever leur expédition, ils avaient six cents fusils. C’est par une profonde harmonie intérieure que dans la défense de Dreyfus persécuté les libéraux se sont unis aux libertaires. Ce n’est pas non plus un effet du hasard que l’autorité absolue de Guesde ait favorisé en fait l’autorité de l’État-Major, du haut commandement militaire, de l’Église, des Jésuites.

Le jésuitisme est un effet naturel de l’autorité absolue. Si les monarques absolus et les monarchies absolues, si les chefs absolus et les institutions absolues étaient des dieux absolus, ils n’auraient aucun besoin d’être jésuites. Mais les chefs sont des hommes et les Églises mêmes sont humaines. Le chef exerce une autorité absolue sur les hommes qui sont de son Église, mais il y a sur la terre infatigable un si grand nombre d’hommes qui ne sont pas de l’Église ! Les actions de ces hommes ont une répercussion inévitable sur les actions des fidèles et en rompraient l’homogénéité si le jésuitisme, illusion de vérité, n’intervenait et ne donnait au chef l’illusion de l’autorité. Le jésuitisme a été inventé à seule fin de donner aux fidèles une image fausse des infidèles. Quand l’année dernière M. Guesde nous disait en substance : « Vous êtes militaristes, puisque vous êtes avec le lieutenant colonel Picquart et le commandant Forzinetti », M. Guesde faisait du jésuitisme proprement dit. Quand naguère M. Lafargue écrivait en substance à Jaurès ; « Nous sommes avec vous, parce que nous sommes heureux que la Cour de Cassation démolisse l’État-Major et que l’État-Major démolisse la Cour de Cassation», M. Lafargue faisait du jésuitisme.

Le jésuitisme, à force d’user du mensonge, ou erreur volontaire, finit par donner de telles habitudes à ceux qui l’ont pratiqué longtemps que l’on ne sait pas toujours si leurs inexactitudes sont vou-