Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/15

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Notes sur la Littérature en Chine

L’indifférence absolue et dédaigneuse que l’on montre en Europe envers tout ce qui concerne la vie mentale en Chine, n’est au fond qu’une ridicule et dangereuse prétention de parvenu. On parle d’une expansion de l’Europe sur la Chine : les politiciens soulèvent des questions diplomatiques, les capitalistes rêvent d’une nouvelle exploitation rapace et rapide de peuples ignorants et affaiblis ; les militaires s’imaginent de joyeuses petites guerres d’extermination. On va « coloniser » la Chine. Tôt ou tard on verra bien qui sera colonisé…

C’est la plus jeune et flottante des civilisations qui engage la lutte décisive avec la plus vieille et la plus stable — et sans la connaître.

Car l’ignorance des Européens au sujet de la civilisation chinoise, de la vie mentale chinoise (qui est sa base), des langues chinoises (qui sont son moyen), de l’art chinois (qui est sa fleur) et de la littérature chinoise (qui est son image fidèle et gigantesque) — cette ignorance est telle qu’on ne saurait entamer utilement la moindre question concernant la Chine moderne, sans discourir d’abord sur des généralités élémentaires. Tant pis, faisons-le, et aussi peu que possible.

La Chine n’est au fond qu’une notion psychologique.

Même si l’on fait abstraction des divers peuples qui ne participent de l’Empire du Milieu que par hasard et comme États tributaires, tels que les Thibétains, Mongols et Mandchoux, on ne trouvera, dans la Chine proprement dite, unité ni géographique, ni anthropologique, ni même linguistique. Ce qui est commun aux peuplades flegmatiques du Nord, aux tribus vivaces du Sud, aux lourdes masses qui peuplent les plaines de l’Est et aux montagnards alertes de l’Ouest, c’est uniquement une certaine disposition psychique qui est la base et l’essence même de ce qu’on appelle la civilisation chinoise.

Ce n’est que la communauté des idées fondamentales sur la vie et son organisation qui fait une unité formidable de tout ce groupe de peuples que nous sommes habitués à appeler chinois et qui renferme des types ethniques tout aussi distincts que les Hollandais des Italiens, ou les Français des Tchèques.

L’expression de cette unité purement idéelle se trouve, tout naturellement, dans les circonstances singulières qui caractérisent la question des langues, des écritures, donc des littératures chinoises.

Ce que l’Européen, en général, appelle « la langue chinoise » n’existe pas plus qu’une « langue européenne » ; la langue qui se parle à Péking est aussi différente de celle de Canton que l’anglais du français, et des indigènes de deux provinces non voisines sont, en général et originairement, dans l’impossibilité de s’entendre. Toute-