Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/17

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peuple ne dépend exclusivement de questions de race, de nationalité ou de territoire ; son fondement est toujours une communauté sentimentale ou logique. La Chine en serait la preuve péremptoire, s’il était nécessaire de le démontrer, et il est très significatif que la civilisation la plus inébranlable, la plus ancienne et la plus forte encore aujourd’hui embrasse des groupes ethniques qui n’ont presque aucun lien de race et de territoire.

L’écriture chinoise est, psychologiquement, la civilisation chinoise même. Voici comment :

En lisant une écriture idéographique, on n’a plus la liberté de lire les phrases comme on veut (ce qui, en chinois, serait déjà impossible, à cause du principe syntactique de la langue), on ne peut plus suivre un autre ordre, un autre processus des idées que celui des caractères écrits. On n’opère plus avec des mots ; on opère directement avec des idées. En lisant, on ne suit plus dans la phrase « une série de mots qui donne une idée », mais « une synthèse d’idées qui donne une idée ». Quand on lit par exemple la phrase : « Cet homme est grand », nous savons très bien que, par les relations grammaticales des mots, nous exprimons une seule idée, sans avoir besoin, pour arriver à cette idée, de combiner les quatre idées que chacun de ces mots symboliserait séparément. Mais écrite dans un système purement idéographique, cette phrase deviendrait : « voisinage, bipède, constitution, grandeur ». c’est-à-dire qu’il y aurait un système de quatre idées, d’où nous tirerions l’idée que « cet homme est grand », et encore nous n’y arriverions que si nous savions comment il faut mettre en rapport ces quatre idées ; juxtaposées sans indice pour leur combinaison, elles pourraient donner le sens « le grand homme est là », ou bien « le voisinage de la grandeur constitue l’homme », ou même « le voisinage agrandit la constitution de l’homme ». On voit que si la manière de combiner les idées n’était pas absolument fixe, il serait impossible d’exprimer la moindre phrase par une telle écriture. Or, la manière de combiner les idées constitue le caractère logique. Donc, si un ensemble d’individus (qui n’a pas d’écriture phonétique) arrive à comprendre sans équivoques une écriture idéographique, c’est-à-dire si un ensemble d’individus combine des idées primitives, suggérées par la vue de caractères idéographiques, de manière à ce que tout le monde arrive par la combinaison des mêmes caractères au même sens invariable, alors il faut en conclure que tous ces individus ont la même méthode de penser, le même « tempo de la raison », le même instinct logique, la même « automatisation du cerveau ». Et c’est cela qui fait une civilisation caractérisée.

Il faut — malheureusement — avant d’aborder la question de la littérature en Chine, parler encore un peu plus de cette écriture, qui, ainsi qu’on verra plus loin, n’est pas seulement, comme notre écriture, le véhicule de la littérature, mais, dans un certain sens, bien la littérature même.