Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/20

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naire et cardinal qui domine toute la vie mentale en Chine et qui donne son caractère étrange non seulement à la littérature, mais à toute l’organisation psychique des Chinois : c’est que la langue écrite est absolument différente de la langue parlée. En effet, toute l’instruction qu’on donne en Chine aux enfants — et il n’y a pas de pays au monde où l’on s’occupe plus de l’enseignement qu’en Chine — tout le travail intellectuel auquel on astreint les enfants se réduit au fond à l’enseignement de la langue écrite et de l’écriture.

D’après ce qui a été dit, il est clair que la langue écrite est illisible — dans ce sens qu’elle est incompréhensible quand on la lit à haute voix et sans que l’auditeur ait le texte sous la main. Mais il ne faudrait pas croire pour cela que dans cette langue l’euphonie en général ou la rime dans la poésie lyrique soient négligées. Au contraire, la prononciation traditionnelle et fixée une fois pour toutes, la « langue-écrite parlée », si j’ose m’exprimer ainsi, domine, quoiqu’elle soit incompréhensible, et la « langue-écrite écrite » n’est pour le Chinois que le véhicule de cette langue incompréhensible.

Appelons dorénavant cette langue écrite de son nom chinois « kou-wen », vieux style.

Les enfants apprennent, ai-je dit, le kou-wen et l’écriture. C’est qu’il ne faut pas confondre ces deux choses-là ; car, enfin, on peut écrire aussi tout mot d’une langue parlée à l’aide d’un idéogramme, bien que pour beaucoup de mots dialectiques on ait dû inventer de nouveaux caractères.

Ainsi le kou-wen, incompréhensible quand prononcé, et les langues parlées, incompréhensibles pour la majorité quand écrites, étaient bien capables, l'un, de maintenir un lien intellectuel purement littéraire, les autres, de suffire aux besoins locaux purement pratiques ; mais ce qui manqua certainement à un moment donné, ce fut une langue capable de réunir les avantages de l’une avec ceux de toutes les autres ensemble. Cette langue se forma peu à peu, probablement sous l’influence d’une loi d’une sagesse vraiment supérieure, qui défend aux fonctionnaires de monter en grade dans la même province ; ce fut d’abord l’argot des fonctionnaires, incapables de s’entendre à l’aide de leurs langues maternelles respectives ; puis cet argot commença à être employé dans les publications destinées surtout aux fonctionnaires ; peu à peu, les décrets administratifs et enfin toutes les pièces officielles se publièrent en « kouan-hoa » « langage de fonctionnaires »; et, puisque le fonctionnaire constitue en Chine la première classe de la société — sa carrière se basant théoriquement (et autant que possible, même en réalité) sur le mérite littéraire — , on conçoit que cet argot soit devenu de plus en plus la langue des classes instruites, — donc une langue littéraire, la langue littéraire moderne, âgée maintenant d’à peu près quatre siècles.

Le kouan-hoa, qui se parle et s’écrit également bien, est moins une langue qu’un style ; c’est un style un peu archaïsant, fort marivau-