Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/22

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l’auteur. Chez nous, la littérature n’est qu’un élargissement de la sphère auditive, un élargissement de la personnalité, un véhicule de la vie, un plaisir, une orgie, une locomotive qui entraîne nos idées. En Chine, c’est à peu près le contraire. Parler, c’est une chose ; écouter, c’est déjà parfois une chose très différente (à cause des intonations qui varient de province à province, et dont on ne se délivre jamais complètement en apprenant le kouan-hoa ; et une intonation inexacte ou seulement inusitée change le sens, non seulement le son) ; puis, écrire, c’est une troisième chose, qui n’est pas simple du tout ; et enfin, lire, c’est très souvent un véritable art, surtout quand on ne sait pas d’avance ce que c’est qu’on va lire. À la fin du compte, toute la littérature n’est là que pour être lue. Et si le Chinois qui lit est obligé, pour comprendre, de suivre pas à pas, de sinogramme en sinogramme, le processus des idées de l’auteur, s’il doit étudier les phrases de ses grands poètes nationaux avec la même méticulosité que moi-même, horrible « i-jin » ; s’il doit, en lisant un ouvrage quelque peu extraordinaire, feuilleter et refeuilleter les dictionnaires de sa propre langue ; si, parfois, la vitesse avec laquelle il a parcouru un volume peut être la source d’un légitime orgueil ; enfin, s’il doit étudier — non comme nous pour critiquer les idées d’un auteur, mais pour comprendre seulement la phrase écrite ; s’il doit travailler, où nous jouons ; astreindre son attention, où nous avons encore le temps de nous ennuyer ; remplir son temps dignement et avec honneur, où nous baguenaudons ; alors on conçoit qu’en Chine la littérature esl plutôt la suppression de la sphère auditive, la restriction de la vie, l’isolement de l’individu, un véhicule du recueillement, un travail (mais qui promet plaisir et honneur), et, plutôt qu’une locomotive, une immense toupie qui entraîne les idées…

On verra tout de suite ce que peut être la littérature moderne en Chine, en résumant le cours du développement psychique d’un Chinois — auteur ou lecteur. Sa langue maternelle déjà — la langue de la province d’origine de ses parents — donne à son esprit un cachet de stéréotypie inébranlable. Le principe syntactique de la langue d’une part, les innombrables composés usuels, l’intonation des syllabes et des complexes de syllabes d’autre part, tout cela inaltérable, sous peine de ne pas être compris, le force d’exprimer toujours la même pensée dans la même forme. C’est d’autant plus désastreux que, par leur nature même, ces langues sont absolument incapables d’une élévation dans n’importe quel sens ; elles sont la platitude même. L’enfant n’apprend pas de mots, n’apprend pas de liberté dans l’usage des mots, n’apprend pas ce que c’est qu’une phrase, ne peut même se rendre compte que dans une phrase il y a des éléments à l’aide desquels on pourrait composer d’autres locutions : il n’apprend que des locutions, des phrases entières, invariables, avec toujours la même intonation, de véritables « mots-phrases » qu’il emploie comme éléments primitifs de sa langue. Il faut dire, il est vrai, que pour un