Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/23

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grand nombre d’objets il existe plusieurs mois composés ; mais, dès qu’on substitue dans une locution un composé à un synonyme, le timbre et l’intonation de toute la phrase change tellement qu’il faut l’apprendre « exprès ». Pour voir combien cette stéréotypie des langues parlées est grande, il est peut-être intéressant de constater que même pour un Européen, et un Européen savant qui connaît l’écriture chinoise et le kou-wen, il est impossible d’apprendre une langue courante chinoise sans apprendre par cœur les locutions toutes faites — absolument comme les petits enfants en Chine. À l’âge de six ou sept ans, l’enfant commence à fréquenter l’école : il apprend à écrire — et nécessairement le kou-wen, l’ancien style, la langue classique « illisible » ; je dis nécessairement ; car, pour écrire, l’enfant doit d’abord avoir la sensation du mot, de la syllabe et surtout du monosyllabisme de la langue, qu’il ne saurait trouver que dans le kou-wen, où à chaque syllabe correspond une idée, et à chaque idée un idéogramme. Il faut apprendre le kou-wen comme une langue étrangère. Quand il sait lire et écrire par cœur le célèbre « abécé », le « t’sien-tsze-wen », qui contient mille caractères en 333 vers qui riment tous, il s’est déjà pénétré de l’esprit du kou-wen, et il commencera bientôt à faire la connaissance des livres canoniques qui, naturellement, sont en forme et idée le modèle de la littérature de tous les temps. Ce sont les livres les plus anciens ; ils sont, quant à la forme surtout, vraiment de tout premier ordre ; ils expriment généralement l’idée dans une forme absolument définitive. Ils sont devenus peu à peu de véritables recueils de sentences, qu’on emploie toujours et partout, et qui jouent dans la langue écrite à peu près le même rôle que les locutions toutes faites dans les langues parlées.

Le kou-wen est évidemment contraint à une certaine stéréotypie, aussi bien que les dialectes — tout au moins pour la construction grammaticale de la phrase. Il faut du reste avouer que cette stéréotypie nécessaire (à laquelle s’ajoute très souvent sous le pinceau de pauvres scribes une stéréotypie très superflue), que cette singulière régularité des phrases est généralement d’une magnificence extraordinaire. Le bon kou-wen est d’une précision, d’une rigueur dans la déduction, d’une clarté, d’une architecture, et d’une force suggestive, auxquelles n’importe quelle langue européenne n’atteindra jamais.

Il sera peut-être intéressant, pour donner une idée du caractère de cette langue, d’en transcrire ici un court spécimen. Ce qui suit est le premier paragraphe du Tao-te-king, l’œuvre de Lao-tse, qui est certainement un des plus grands philosophes que l’humanité ait produit et que — on aurait presque envie de dire « par conséquent » — presque personne en Europe ne connaît.

Tao kho Tao, feï tch’ang Tao.
Ming kho ming, feï tch’ang ming.
Wou raing, tien ti tchi che. Yeou ming, wan won tchi mou.

Kou : Tch’ang wou yo i, kouan kien miao ; tch’ang yêou yo i, kouan kien kiao.

Tsze liang tche hung tchou, rl é ming.
Thung weï tchi hiuen ; hiuen tchi yeou hiuen : tchung miao tchi men.