Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/325

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n’épurent leur pensée. Le soir, après boire, à l’heure où le grand silence des nuits d’Afrique s’étend sur la terre d’exil, des chants s’élèvent, montent comme une insulte vers les splendeurs du ciel des tropiques, inepties, obscénités de café-concert, refrains orduriers de caserne hurlés en chœur, dans une sorte d’ivresse frénétique, et qui s’achèvent en des sons inarticulés, en de véritables rugissements de bêtes.

De tels hommes, lâchés en maîtres dans un pays où les distances et la difficulté des relations rendent impossible tout contrôle, sous un climat qui porte à leur plus haut degré d’exaspération les passions et les vices, deviennent vite de redoutables monstres. L’exercice de l’arbitraire le plus absolu, la possibilité d’abus les plus criants sans qu’intervienne la moindre sanction les font durs à l’égard de l’indigène, indociles vis-à-vis de leurs chefs. Tous ceux qui ont séjourné dans les postes du Soudan n’y ont entendu que des paroles de violence qui constituaient de flagrants appels à l’insubordination. L’autorité supérieure est l’objet de critiques passionnées, les commandants de cercle désobéissent aux commandants de région, les commandants de poste aux commandants de cercle et l’autorité du gouverneur elle-même n’est pas toujours respectée. On conçoit dès lors l’intensité que peuvent prendre en de telles âmes des sentiments comme la jalousie et la haine. L’affaire Voulet est absolument typique, en ce qu’elle est l’aboutissement monstrueux, mais normal, de mœurs pareilles.

Des événements de même ordre ont occupé l’opinion publique ; d’autres sont restés inconnus : tous se ramènent à une question de haine née d’une compétition dans le commandement. La lettre du capitaine Voulet au lieutenant-colonel Klobb est probante à cet égard. C’est à une rivalité de cette nature qu’il faut songer pour avoir la clef du drame Quiquerez-Segonzac, de même que pour comprendre la conduite inqualifiable de cet autre officier qui, au lieu de secourir son camarade ramené vivement par un fort parti de Maures sous les murs du blockhaus où ils tenaient garnison dans le Haut-Sénégal, fit fermer les portes et le laissa massacrer avec sa petite troupe, sous ses yeux. De combien de morts également tragiques le Soudan garde pour toujours le secret ! Il en est une qui a été relatée dans un livre peu connu, bien que très documenté, sur la côte occidentale d’Afrique. Je la rappellerai brièvement parce que j’ai connu l’un de ceux qui jouèrent un rôle dans cette triste histoire et que j’ai eu l’occasion d’échanger avec lui, au sujet d’une affaire plus retentissante, une conversation caractéristique.

Le capitaine d’artillerie de marine B… commandait le cercle de Siguiri et se trouvait en même temps, par son ancienneté de grade, commandant d’armes. Son caractère despotique s’accommodait fort bien de cette double autorité administrative et militaire, quand la nomination d’un capitaine de la guerre, de grade plus ancien encore, au commandement de la compagnie de tirailleurs de ce poste lui en