Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/329

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et l’accroissement des frais sont les moindres défauts de ce dualisme budgétaire. Le plus grave et le plus immoral est qu’un véritable trafic a fini par s’organiser d’un service à l’autre. Exemple : le service colonial auquel incombe la subsistance des tirailleurs et conducteurs réguliers demande au service local, qui reçoit le mil en paiement d’impôt ou l’achète au prix de 0 fr. 10 c. le kilogramme, une cession qui lui est faite à 0 fr. 20 c. le kilogramme ; par contre, le service local, qui a la charge des tirailleurs auxiliaires, prend au service colonial, pour les vêtir, tant de mètres de guinée qui lui sont cédés au prix fort. On voit tout de suite à quels abus et à quel désordre peut conduire une pareille administration financière : c’est le vol organisé. Pourquoi n’y aurait-il pas un seul budget et dans lequel la subvention de l’Etat rentrerait au titre de recette extraordinaire ? Cela simplifierait les choses et supprimerait un trafic malhonnête, et onéreux pour les finances du pays.

Rend-on du moins de bonne justice ? Cette question, toujours capitale, est particulièrement grave quand il s’agit de populations que nous devons convaincre de notre supériorité morale au moins autant que de notre puissance matérielle. Or, en dehors de Kayes et de Tombouctou où un cadi applique la loi musulmane, la justice est rendue par les officiers faisant fonction d’administrateurs, et leurs décisions, en l’absence de toute loi écrite, n’ont d’autre appui que leur bon sens. En dix-huit mois de séjour, ils n’ont pas le temps de se familiariser avec les coutumes dont on devrait conserver tout ce qui n’est pas contraire à notre conception du juste et de l’injuste. Mais cela ne serait rien et on aurait des chances de ne pas trop errer, sans l’intervention de l’interprète, de l’interprète qui traduit et présente les affaires selon le plus ou moins de cadeaux reçus, et qui, à notre insu, transforme nos tribunaux de cercles en autant de honteuses boutiques. Une décision très judicieuse recommande l’inspection annuelle de l’état de fortune de ces fonctionnaires noirs ; cette précaution est malheureusement rendue vaine par la facilité avec laquelle ils peuvent dissimuler ce qu’ils possèdent. L’incertitude dans laquelle des interrogatoires d’où la bonne foi est absente laissent le juge, contribue à augmenter, de sa part, les cruautés inutiles, de la part de ses administrés, l’horreur de sa justice. Ainsi le coup de corde est-il devenu peu à peu la base de l’instruction judiciaire. Un prévenu ne veut-il pas avouer le vol dont il est l’auteur présumé, il reçoit des coups de corde jusqu’à ce que la douleur lui fasse reconnaître le délit dont il est peut-être innocent. Dans une colonie livrée à la féodalité militaire, il ne faut pas être trop surpris de ces mesures d’inquisition.

Si nous sommes au Soudan de mauvais administrateurs, de tristes propagateurs de civilisation et de déplorables juges, il est, du moins, un rôle dont nous nous acquittons merveilleusement : celui de conservateurs de l’esclavage et de producteurs d’esclaves. L’esclavage, que, par l’acte de Bruxelles, nous nous sommes engagés à abolir, existe