Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/330

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sur une terre française, non seulement un esclavage adouci, mais la traite, le hideux commerce de bois d’ébène. Nous nous sommes contentés de supprimer le mot, en maintenant la chose. Les esclaves, dans le langage courant, sont devenus des captifs et, dans les rapports officiels, des non libres. Voilà la plaie secrète, honteuse, du régime militaire au Soudan.

Les militaires prétendent que l’abolition de l’esclavage provoquerait un soulèvement général. Cela est faux, car le Sénégal n’a pas eu de révolte à réprimer du fait de cette suppression. Certes, l’administration de cette colonie ne s’immisce pas dans les rapports des indigènes entre eux et si d’aucuns, plutôt esclaves des anciennes coutumes que de leurs congénères, se croient des obligations vis-à-vis de ceux qu’ils considèrent comme leurs maîtres, très sagement elle n’intervient pas ; il lui est impossible, d’ailleurs, d’intervenir, chacun étant, en somme, libre d’aliéner sa liberté, mais, et c’est l’essentiel, elle ne reconnaît nullement ces droits d’un côté, ces devoirs de l’autre, et surtout elle a aboli l’ignoble négoce. Au Soudan, les dioulas, qui parcourent les villages et font viser leur patente dans nos postes, alimentent surtout les marchés de cette marchandise. Dans le cercle où j’ai séjourné plusieurs mois, des cinquante à soixante colporteurs que je voyais ainsi défiler, chaque jour, pas un ne déclarait moins de deux ou trois non-libres, certains en traînaient une quinzaine à leur suite, et cela était notifié sur les registres ad hoc au même titre que les autres objets de commerce. Ainsi passaient sous nos yeux ces lamentables loques humaines qui, accomplissant d’énormes parcours, chargées de pesants fardeaux, servent d’étalon pour les échanges les plus importants. Un cheval s’acquiert contre plusieurs captifs, de quatre à cinq dans les centres d’élevage, alors que Samory et Ba Bemba les payaient de huit à dix. De même pour la poudre, les armes et un grand nombre de marchandises d’importation. Les caravanes ne se risquent au Sahara que pour venir troquer, sur les marchés de l’intérieur, les produits du nord contre ce misérable bétail.

Non contente de conserver un pareil état de choses, l’administration du Soudan a adopté une règle qui, sous l’apparence hypocrite d’un adoucissement, est surtout la sauvegarde des droits odieux du propriétaire. Tout captif évadé est tenu de faire au commandant de cercle une demande de liberté. Il est alors inscrit sur un registre dit de libération et on lui assigne la résidence forcée d’un village, on lui désigne même la case à laquelle il appartient désormais et, au lieu d’être le captif d’un autre noir, il est en réalité devenu le nôtre. Eh bien, cette liberté toute fictive ne lui est même pas assurée, car, si son propriétaire vient le réclamer dans les trois mois de l’évasion, on le lui rend. Que devient alors, entre les mains de son maître barbare, dans la brousse profonde, cette créature humaine que nous avons livrée ?

Parmi les lettres que. M. Vigné d’Octon a publiées, il en est une surtout d’une sinistre horreur, celle où un correspondant raconte que deux cents captifs, qui avaient été pris à une caravane de