Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/537

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envie de partir. Notre soirée a passé très vite et il était plus de onze heures quand ces messieurs se sont retirés.

Samedi. — Je me suis levée tard ce matin. Olympe avait beau cogner à ma porte, je n’avais pas la moindre envie de répondre. Mais Mère est venue en personne et il m’a fallu aller ouvrir ; j’ai bu mon chocolat au lit, par exemple. L’après-midi, Germaine et sa mère nous ont fait la bonne surprise de venir nous voir. Maman, elle, n’était pas très enchantée, à cause du salon qui n’était pas tout à fait en ordre comme elle aurait voulu ; ces dames venaient pour la première fois, nous aurions évidemment tenu à les mieux recevoir ; mais elles sont si simples, si aimables, que nous aurions mauvaise grâce à leur en vouloir de ne nous avoir pas averties. Mère et madame Tirebois sont restées dans le boudoir, Germaine et moi sommes allées dans ma chambre. J’avais à lui montrer ma photographie que j’ai fait faire il y a quinze jours, et un petit meuble que père m’a offert pour mon anniversaire de naissance. Germaine s’est extasiée sur le portrait, et a absolument exigé que je lui en donne un, avec une dédicace derrière ; le petit meuble lui a beaucoup plu, également. Je lui ai raconté ma soirée de la veille, elle m’a posé des quantités de questions sur le fils Gélabert, à la plupart desquelles je ne savais même que répondre. Quand elle a eu fini d’être indiscrète (si gentiment, chère Germaine !), elle m’a embrassée en riant, et je n’ai jamais pu savoir ce qui la faisait rire de la sorte. Elle m’a raconté des choses inouïes sur son cousin Alfred, que j’avais vu l’autre jour chez elle ; lui qui a l’air d’un petit saint, eh bien ! il passe ses nuits à jouer aux cartes, et il est l’amant de la femme d’un professeur ; c’est inouï, je trouve ! Germaine m’a dit qu’elle savait bien d’autres choses encore sur lui et sur son ami Edward, mais quelle ne pouvait me les confier. Je n’ai pas insisté, naturellement, mais il faudra bien qu’elle me le dise, un jour ou l’autre. Nous avons ri de tout notre cœur lorsqu’elle m’a raconté que mademoiselle Pauline écrivait ses mémoires et ceux de son oncle le capitaine Michelot, et qu’elle allait les faire paraître très prochainement : — Elle passe des nuits, ma chère, m’a dit Germaine, et elle soupire, et elle parle toute seule, c’est un vrai bonheur que de l’entendre : nous sommes censés ignorer tout ça, bien entendu, mais père commence à en avoir assez, et il parle déjà de la remplacer ; pour moi, j’en aurai du chagrin, car elle m’amuse beaucoup, et elle est si distraite dans la rue ! — Madame Tirebois et Mère sont venues voir ce que nous complotions toutes les deux ; Madame Tirebois a trouvé très bien notre appartement, beaucoup d’air, de soleil, a-t-elle dit, pas de voisins, le rêve enfin… — Il est probable que nous déménagerons au printemps, a-t-elle ajouté : si rien n’est survenu d’ici là… — et elle a regardé Germaine. Elles sont parties toutes deux à sept heures passées. Je voulais finir cette tapisserie qui traîne partout, et qui fait le désespoir de Mère si ordonnée : mais j’ai un nouveau livre de madame Hector Malot, et je crois bien qu’il va me passionner autant que l’autre, probablement…