Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/127

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À la dure  [1]
CHAPITRE XXII
Le fils d’un nabab. — Départ pour le lac Tahoe. — Splendeur du paysage. — Une excursion sur le lac. — Au bivouac. — Un climat reconstituant. — Défrichage d’un lot de terrain. — Nous nous assurons un titre de propriété. — Notre kiosque et nos clôtures.

C’était la fin d’août, le ciel était sans nuages et le temps superbe. Au bout de deux ou trois semaines, j’étais devenu singulièrement épris de ce nouveau et curieux pays, et je décidai de retarder un peu mon retour aux « États ». J’étais tout à fait habitué à porter un chapeau mou déformé, une chemise de laine bleue et mon pantalon retroussé dans la tige de mes bottes et je me glorifiais de l’absence d’habit, de gilet et de bretelles. Je me sentais exubérant et « rosse » (comme dit l’historien Josèphe dans son beau chapitre sur la destruction du Temple). Il me semblait que rien ne pouvait être aussi beau et aussi romanesque. J’étais devenu un fonctionnaire du Gouvernement, mais ce n’était que pour plus de sublimité. La place était une pure sinécure. J’étais Secrétaire particulier auprès de Sa Majesté le Secrétaire, et il n’y avait pas encore assez d’écritures pour deux. De sorte que Jean K… et moi, nous consacrions notre temps à nous amuser. C’était le jeune fils d’un nabab de l’Ohio et il voyageait dans le pays pour son plaisir. Il en eut. Nous avions entendu un monde de racontars sur la merveilleuse beauté du lac Tahoe, la curiosité nous poussa à aller le voir. Trois ou quatre membres de la Brigade étaient allés prendre des concessions de coupes forestières sur ses bords et avaient emmagasiné une quantité de provisions dans leur camp. Nous enroulâmes une paire de couvertures sur nos épaules, nous primes chacun une hache et nous partîmes, car nous avions l’intention d’y établir nous-mêmes une exploitation ou deux de bois de charpente et de faire fortune. Le lecteur trouvera tout avantage à y aller à cheval. On nous avait dit que la distance était de 17 kilomètres. Nous marchâmes longtemps en plaine, puis nous

  1. Voir tous les numéros de La revue blanche depuis le 1er octobre 1901.