Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/128

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gravîmes laborieusement une montagne d’environ mille kilomètres de haut et nous regardâmes de l’autre côté. Pas de lac. Nous descendîmes le versant opposé, nous traversâmes la vallée, nous nous épuisâmes à gravir une autre montagne de trois, ou quatre mille kilomètres de haut, en apparence, et nous regardâmes encore de l’autre côté. Pas de lac. Nous nous assîmes fatigués et transpirants, et nous louâmes une couple de Chinois pour maudire les gens qui nous avaient trompés. Ainsi restaurés, nous reprîmes bientôt notre marche avec une nouvelle provision de vigueur et de détermination. Nous trimâmes encore deux ou trois heures, et, à la fin, le lac se démasqua subitement à notre regard, noble nappe d’eau bleue élevée de 2 100 mètres au-dessus du niveau de la mer et enchâssée dans un cercle de pics neigeux qui se dressaient au moins à mille mètres plus haut. C’était un vaste ovale, et pour en faire le tour il aurait fallu parcourir de 130 à 150 kilomètres. Étendu là avec l’image des montagnes brillamment photographiées sur sa surface tranquille, ce devait être, à mon avis, le plus beau tableau de la terre entière.

Nous trouvâmes la petite embarcation appartenant aux membres de la Brigade et, sans perdre un instant, nous nous dirigeâmes à travers une sinuosité profonde du lac vers les points de repère qui indiquaient l’emplacement du camp. Je fis ramer Jean, non que je craigne la fatigue moi-même, mais parce que ça me rend malade d’aller à reculons quand je travaille. Mais je gouvernai. Un coup de collier de cinq kilomètres nous amena au camp juste à la tombée de la nuit, et nous atterrîmes très las, et affamés comme des fauves. Dans une cachette au milieu des rochers, nous découvrîmes les provisions et les ustensiles de cuisine, et alors, tout épuisé que je fusse, je m’assis sur un roc et je surveillai Jean pendant qu’il ramassait du bois et faisait le souper. Beaucoup de gens après avoir supporté ce que j’avais eu à supporter auraient été se reposer.

Ce fut un souper délicieux, du pain grillé, du lard frit, et du café noir. La solitude où nous nous trouvions était délicieuse aussi. À cinq kilomètres il y avait une scierie et des ouvriers, mais à part cela, il n’y avait pas quinze autres êtres humains le long de la vaste circonférence du lac. Tandis que l’obscurcité s’établissait, que les étoiles venaient pailleter de gemmes le grand miroir du lac, nous fumions en méditant dans la paix solennelle et nous oubliions nos tracas et nos peines. À l’heure voulue, nous étalâmes nos couvertures sur le sable chaud, entre deux grands