Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/265

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Dans une fabrique collective du quartier des Gobelins, 3 à 4 ouvrières aux pièces (par pièce, 0 fr. 50, 0 fr. 75, 1 franc et 1 fr. 50 ; six mois de chômage) travaillent de 7 heures du matin à 7 heures du soir, quelquefois jusqu’à 1 heure du matin.

Dans le quartier Popincourt, une entrepreneuse de jaquettes pour dames occupe 12 à 13 ouvrières aux pièces (1 fr. 25 jaquette-dame, 0 fr. 50 jaquette-enfant). Une ouvrière produit environ 3 jaquettes-dames en deux jours ou 3 jaquettes-fillettes par jour. Six mois de chômage ; travail de 7 heures du matin à 7 heures du soir.

Dans le quartier de Vaugirard, une entreprise de jerseys pour une maison de gros fait travailler ses boutonniéristes à 0 fr. 20 par 18 boutonnières, ce qui fait de 9 à 10 francs par semaine.

Dans le quartier du Jardin des Plantes, une entreprise de jaquettes-dames occupe 12 ouvrières gagnant de 1 franc à 1 fr. 50 par jour. Six mois de chômage ; travail de 8 heures du matin à 8 heures du soir.

On trouvera d’autres témoignages dans l’enquête officielle.

Ce qui est incontestable, c’est que le salaire de plus de cinquante mille ouvrières parisiennes est au-dessous des nécessités d’existence. Ce point est capital, d’abord au point de vue humain, ensuite au point de vue des fameuses lois économiques chères à M, Yves Guyot et à M. Leroy-Beaulieu.

D’après le témoignage des intermédiaires (entrepreneurs), le prix de façon qui leur est payé par les grandes maisons a diminué. Dans une enquête officielle (l’Enquête des 44), MM. Worth et Dreyfus soutiennent le contraire (ils font partie de la catégorie qui paie la façon aux entrepreneurs). On comprend l’intérêt de cette question : les grands couturiers rognant le prix de façon fait aux entrepreneurs, ceux-ci se rattrapent sur l’ouvrière en diminuant son prix de façon. De là, ces salaires effrayants qui ont avili l’ouvrière moderne.

Interrogez n’importe quelle ouvrière âgée, elle vous répondra que le prix de façon des jaquettes, des collets, des jerseys, a diminué considérablement [1].

Un indice de l’appauvrissement du salaire des ouvrières est donné, du reste, par ce fait que les entrepreneurs distributeurs d’ouvrage quittent le centre de la ville. « Un tiers des ouvrières de la spécialité habite déjà la banlieue… Le moindre prix va toujours à la recherche des moindres dépenses et de la vie rustique, aux exigences diminuées. »

Le gai rapporteur ! L’ouvrière chassée, par le salaire de famine, s’installe dans les quartiers pauvres pour rechercher « la vie rustique »…

  1. « Si on compare les pris de façon de la jaquette confection soignée à 5 ou 6 francs et des jaquettes à bas prix, à 4 fr., 3 fr., 2 fr., 1 fr. 75, 1 fr. 50 et 1 fr. 25, il sera difficile de ne pas être frappé de la décroissance progressive de cet article, dont l’individualité paraît nette. En effet, la confection soignée représente toujours l’ancien prix. Parfois même abaissé. La jaquette petite mesure atteint 7, 8, 10 fr. ; la jaquette mesure, 12, 15, 20 fr. Comparez les prix de façon suivants, où la baisse s’accentue : collets, 3 fr., 2 fr. 50, 1 fr. 75, 1 fr. 25, 0 fr. 75 ; pèlerines, 2 fr. 25, 1 fr., 0 fr. 90. » (La Petite industrie, Le Vêtement, p. 658).