Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/28

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tères physiques du pays curieux où nous étions arrivèrent sur le tapis. L’un après l’autre, chaque sujet fut discuté agréablement, et, à la fin, l’étranger dit :

— Je vous raconterais bien quelque chose de vraiment risible, si cela peut vous faire plaisir. Horace Greeley voyageait un jour sur cette route. En quittant Carson City, il dit au cocher Hank Monk qu’il avait un engagement pour une conférence à Placerville et qu’il désirait beaucoup aller vite. Hank Monk fit claquer son fouet et se lança à une allure effrayante. La voiture bondissait d’une si terrible manière que les cahots arrachèrent les boutons des vêtements d’Horace et finalement le lancèrent la tête à travers le plafond. Alors il vociféra à Hank Monk pour le prier de ralentir, disant qu’il n’était plus si pressé que tout à l’heure. Mais Hank Monk lui répondit : « Restez assis, Horace, et je vous ferai arriver à l’heure. » Et, ma parole, c’est ce qu’il fit pour ce qui restait de lui.

Seize kilomètres plus loin que Haillonsville, nous trouvâmes un pauvre vagabond qui s’était couché pour mourir. Il avait marché tant qu’il avait pu, mais ses forces avaient fini par le trahir. Il succombait à la faim et à la fatigue. Il aurait été inhumain de l’abandonner là. Nous payâmes sa place jusqu’à Carson et nous le portâmes dans la malle-poste. Il se passa quelque temps avant qu’il donnât des signes manifestes de vie, mais, à force de le frictionner et de lui verser de l’eau-de-vie entre les lèvres, nous finîmes par le ramener à un état de connaissance languide. Ensuite nous lui donnâmes un peu de nourriture et, petit à petit, il finît par comprendre la situation et une lueur de reconnaissance adoucit son regard. Nous rendîmes sa couche de sacs postaux aussi confortable que possible, nous lui construisîmes un oreiller avec nos vestes. Il avait l’air plein de gratitude. Il leva les yeux vers nos visages et dit d’une voix faible qui tremblait d’émotion honnête :

— Messieurs je ne sais qui vous êtes, mais vous m’avez sauvé ta vie ; et bien que je ne doive jamais être en situation de vous en récompenser, je sens que je peux du moins alléger une heure de votre long voyage. Je présume que vous êtes des étrangers sur cette grande voie de communication, mais, à moi, elle m’est tout-à-fait familière. À ce propos, je vous raconterais bien quelque chose de vraiment très risible, si cela peut vous faire plaisir. Horace Greeley…

Je lui dis, d’un ton péremptoire :

— Pauvre étranger, vous ne continuerez qu’à vos risques et