Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/333

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Je ne dis pas, évidemment, que la morale ainsi définie coïncidera exactement avec ce que nous appelons couramment de ce nom. Rien n’est moins sûr que la perfection de notre morale au point de vue du bonheur d’une société humaine. Peut-être pourrait-on tirer de l’étude approfondie de la nature de l’homme un ensemble de principes d’hygiène sociale dont quelques-uns seraient en contradiction avec notre conception actuelle du bien et du mal. Peut-être approuvons-nous des choses qui sont nuisibles, peut-être réprouvons-nous des choses qui seraient utiles.

Mais, dira-t-on, et c’est là la réponse ordinaire à ce sujet, l’homme sent en lui-même ce qui est bien et ce qui est mal sans avoir besoin de se demander si c’est utile ou nuisible à la société. Sans doute, mais il possède aussi des yeux qui se développent naturellement chez lui sans qu’il ait besoin de se demander, quand il est œuf, s’il est utile ou nuisible d’y voir clair. Et cela est vrai de tous les organes de l’homme. Un bon transformiste ne s’en étonne pas : il sait qu’il a un nez et des yeux à cause des hérédités accumulées par ses ancêtres au cours des périodes géologiques.

De même ce que nous appelons le sens du bien et du mal, c’est une particularité de notre cerveau qui résulte, comme nos autres caractères, des hérédités ancestrales. Et si ce sens intime s’est fixé dans le patrimoine de notre espèce au point d’être commun à tous les hommes sans exception, c’est sans doute qu’il a été utile pendant une période fort longue de notre histoire. Aujourd’hui, les conditions de la vie humaine se trouvent modifiées de fond en comble ; il est possible que telle ou telle partie au moins de notre morale héréditaire ne soit plus adéquate au milieu dans lequel nous vivons ; il est possible même qu’elle soit nuisible ; mais cela n’empêchera pas l’hérédité de la conserver encore pendant de longues générations ; ce n’est que très lentement qu’elle s’atrophiera sous l’influence de la désuétude, comme notre appendice cœcal, notre plantaire grêle et nos dents de sagesse.

Il n’est pas certain que notre sens intime ne nous trompe jamais en nous indiquant notre devoir dans des conditions différentes de celles où ce sens intime est né, de même que si nous devenions, par un cataclysme, des animaux marins, nos pieds, si utiles pour marcher sur le sol, gagneraient à se transformer en nageoires ; ils resteraient cependant pieds pendant de bien longues générations ! Les animaux domestiques ont conservé, de leur vie sauvage, une peur instinctive qui leur est aujourd’hui plus nuisible qu’utile.

Il est éminemment antiscientifique, si nous croyons à l’origine ancestrale de notre sens du bien et du mal, de le considérer comme un critérium absolu dans des conditions nouvelles. Notre morale, pour continuer à mériter ce nom, devra s’adapter aux circonstances dans lesquelles se perpétue notre espèce. Ce serait un respect exagéré de la tradition que la conservation, malgré tout, des lois de nos grands-parents ; ces lois seront peut-être nuisibles à nos arrière-neveux qui en auront, cependant, dans leur conscience intime, le respect héréditaire.