Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/510

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à trente pas de Higbie, j’étais si palpitant que je croyais entendre battre mon propre cœur. Quand, un peu plus tard, elle passa lentement à un court mètre de distance, ce fut comme si mon cœur s’arrêtait ; et quand elle fût exactement en face de lui et recommença à prendre du large, tandis qu’il restait en sentinelle comme une statue, mon cœur s’arrêta, j’en suis sûr. Mais quand il fît un grand bond, l’instant d’après, et retomba bien sur la poupe, je poussai un cri de guerre qui réveilla les solitudes.

Sur le lac, la mer était grosse et le vent croissait. Il se faisait tard aussi, trois ou quatre heures du soir. S’il fallait se risquer, oui ou non, à gagner la terre ferme, c’était une question de quelque importance, mais nous souffrions tellement de la soif que nous décidâmes d’essayer. Hygbie se mit donc à l’ouvrage et je gouvernai à la godille. Quand nous fûmes parvenus à grand peine à deux kilomètres, nous nous vîmes manifestement en sérieux danger, la tempête ayant grandement augmenté. Les lames couraient très hautes, coiffées de crêtes écumeuses, le ciel était tendu de noir et le vent soufflait avec une grande furie. Nous serions revenus en arrière, alors ; seulement nous n’osions pas virer de bord, parce que dès que l’embarcation se serait trouvée dans le creux de la vague elle aurait naturellement chaviré. Notre seule espérance consistait à la maintenir debout à la lame. C’était là une rude tâche, tellement le tangage était dur et tellement étaient violents le choc et la poussée des vagues contre la proue. De temps en temps un des avirons d’Higbie trébuchait sur la crête d’une lame tandis que l’autre, faisait pirouetter le bateau en demi-cercle, malgré mon encombrant engin de timonerie. Nous étions perpétuellement trempés par les embruns et quelquefois le bateau embarquait de l’eau. Au bout de quelque temps, si vigoureux que fût mon camarade, ses efforts énergiques commencèrent à le fatiguer ; il voulut changer de place avec moi pour pouvoir se reposer un peu. Mais je lui représentai que cela était impossible, car si l’aviron qui servait à gouverner se trouvait un moment abandonné, le bateau tomberait par le travers à la lame, chavirerait et en moins de cinq minutes nous ingurgiterions quatre ou cinq cents litres d’une eau de lessive qui nous rongerait si vite que nous ne pourrions même pas assister à notre propre enterrement.

Mais rien ne dure éternellement. Au moment où les ténèbres tombaient, nous entrâmes, dans le port. Higbie lâcha ses avirons pour crier hourrah, je lâchai le mien pour l’aider, la houle fit pivoter le bateau sur lui-même et nous chavirâmes.