Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/521

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péré pour de bon. La minute d’avant, j’étais riche et débordant de vanité, maintenant j’étais indigent et très humble. Nous demeurâmes immobiles sur nos chaises pendant une heure, tout à nos pensées, tout aux vains et inutiles reproches de nos consciences, tout à nos « pourquoi n’ai-je pas fait ceci ? « et pourquoi n’ai-je pas fait cela ? » Mais ni l’un ni l’autre ne prononçâmes un mot.

Ensuite nous nous abandonnâmes à nos explications mutuelles et le mystère s’éclaircit. Il apparut que Higbie avait compté sur moi, comme moi j’avais compté sur lui et comme tous deux nous avions compté sur le contremaître. Quelle folie ! C’était la première fois que le constant et rassis Higbie avait laissé une affaire importante au hasard et manqué de fidélité dans l’accomplissement consciencieux d’un engagement.

Mais il n’avait eu nulle connaissance de mon billet avant l’instant présent, et c’était la première fois qu’il pénétrait dans la cabane depuis notre dernière entrevue. Lui aussi avait laissé un mot pour moi dans ce fatal après-midi ; il était arrivé à cheval et avait regardé par la fenêtre et, se trouvant pressé, avait jeté le billet dans la cabane par l’ouverture d’un carreau cassé. Il était encore là sur le sol, où il était resté intact pendant neuf jours.

« Ne manquez pas de faire le travail nécessaire avant que les dix jours n’expirent. W. vient de passer et m’a prévenu. Je dois le rejoindre au lac Mono, d’où nous repartirons ce soir. Il dit qu’il trouvera cette fois et sûrement. »

« W » signifiait Whiteman naturellement. Ce ciment trois fois maudit ! Et voilà ! Un vieux mineur comme Higbie ne pouvait pas plus résister à la fascination d’une mystérieuse histoire de mines, telle que cette bourde à propos de ciment, que se retenir de manger quand il avait faim. Il y avait des mois qu’il rêvait de ce merveilleux ciment et alors, malgré la voix de sa raison, il s’en était allé et avait joué la partie en abandonnant à ma sauvegarde une mine qui valait un million de veines de ciment non découvertes. On ne les avait pas suivis cette fois-ci. Sortir à cheval de la ville en plein jour, c’était une action si banale qu’elle n’avait attiré l’attention de personne. Ils avaient poursuivi, disait-il, leurs investigations dans les retraites des montagnes pendant neuf jours, sans succès, impossible de trouver le ciment. Alors une crainte surnaturelle l’avait saisi qu’un accident n’eût empêché l’exécution du travail nécessaire à notre possession du filon borgne (quoique cela lui parût à peine possible) et aussitôt il était reparti pour la maison en toute hâte. Il aurait atteint Esmeralda à temps, mais son cheval se couronna et il dut faire à