Page:La Revue blanche, t6, 1894.djvu/343

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prébendiers, l’Église unitaire et centralisatrice que des rêves d’universelle domination berçaient ; l’Église des synodes, l’Église légiférante et non l’Église des menus prêtres et des moines qui était soulevée par les mêmes colères qui agitaient les humbles. Si l’Église intervenait parfois en faveur des Juifs lorsqu’ils étaient en butte aux haines de la foule, elle entretenait cette haine et lui fournissait des aliments en combattant le judaïsme, bien qu’elle ne le combattît pas pour les mêmes motifs.

Fidèle à ses principes, elle poursuivait l’esprit juif sous toutes ses formes, mais vainement, et en effet il lui était impossible de s’en débarrasser, puisque cet esprit juif avait inspiré ses premiers âges, qu’elle en avait été imprégnée comme les sables des plages sont imprégnés du sel marin qui surgit à leur surface. Il est vrai que, dès le deuxième siècle, elle s’était appliquée à repousser ses origines, à écarter loin d’elle tout souvenir de son fondement initial. Comme elle cherchait à réaliser sa conception des états chrétiens qu’aurait dirigé la papauté, elle tendait à réduire tous les éléments antichrétiens. Elle inspira la réaction violente de l’Europe contre les Arabes et la lutte des nationalités européennes contre le mahométisme fut une lutte à la fois politique et religieuse.

Aussi la législation contre les hérétiques s’aggrava à partir du huitième siècle.

Les Juifs ne purent être laissés en dehors de cette législation. On les poursuivit parce qu’ils incitaient à la judaïsation, soit directement, soit inconsciemment et par le seul effet de leur existence.

Toutes les mesures ecclésiastiques qui furent prises renforcèrent les sentiments antijuifs des rois et des peuples ; elles furent des causes génératrices, elles entretinrent un état d’esprit spécial, qu’accentuèrent pour les rois des motifs politiques, pour les peuples des motifs sociaux. L’anti-judaïsme, grâce à elles, se généralisa ; nulle classe de la société n’en fut exempte, car toutes les classes étaient plus ou moins guidées par l’Église ou inspirées par ses doctrines, et elles étaient ou se croyaient toutes lésées par les Juifs. Les prolétaires étaient irrités par leurs usures ; quant à la bourgeoisie, à la catégorie des commerçants, des manieurs d’argent, elle se trouvait en rivalité permanente avec les Juifs, et là, la concurrence constante engendrait la haine. Au quatorzième siècle et au quinzième siècle, on voit se dessiner la lutte moderne du capital chrétien contre le capital juif, et le bour-