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LE DESTIN DES HOMMES

loutre de Marcheterre. Le corps et la figure étaient entièrement recouverts de neige. L’homme était mort. Il était évident que, ne pouvant se guider dans les ténèbres, il s’était écarté du chemin, était tombé dans la neige molle à côté, n’avait pu se relever, avait été suffoqué pour ainsi dire et était mort d’une crise cardiaque en essayant de se remettre debout. C’est ce que déclara le docteur à l’enquête du coroner.

Pour finir cette histoire, Zéphirine mourut subitement moins de dix mois plus tard et François, son plus proche parent, hérita de la terre paternelle. Mais il n’était pas travaillant comme son père et il n’avait pas de talent. Alors, il a mangé sa petite terre, il a mangé la terre paternelle et il a mangé les cinq cents piastres arrachées à son père le soir du fatal souper. Aujourd’hui, il est pauvre comme un quêteux et ce sont ses enfants qui le font vivre.

Ayant fini son récit, l’homme appuyé sur son manche de faux se redressa et se remit à couper les mauvaises herbes sur le rebord du fossé.

Antoine Leroux habitait une vieille maison en pierre des champs, de ces maisons qui durent trois ou quatre générations. Lui, il avait fini de travailler. Son fils Omer exploitait la ferme. Autrefois Antoine et le père Gédéon se voyaient souvent. L’automne, ils allaient toujours ensemble aux rafles de dindes et ils s’amusaient ferme. De joyeuses veillées. Ce Leroux, dans son temps, c’était un garçon aimable, beau danseur, bon chanteur, bien populaire auprès des filles. Gédéon Quarante-Sous ne pouvait l’ignorer dans sa tournée. Il le trouva devant sa porte, clouant des bouts de planche. Et terriblement vieilli, à peine reconnaissable.

— Qu’est-ce que tu fabriques donc là ? demanda Gédéon.