Page:Laberge - Le destin des hommes, 1950.djvu/76

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
74
LE DESTIN DES HOMMES

— Pour vous dire la vérité, je cherchais à me rappeler une pièce de vers que j’ai lue ces jours derniers dans un vieux bouquin.

— Oh ! dites-les moi, fit-elle.

— Cela est intitulé L’Archet, dit-il.

Et, après s’être recueilli un moment pour raffermir sa mémoire, lentement, à mi-voix, avec âme, il récita l’admirable poème de Charles Cros.

— C’est plus beau que ce qu’on entend au théâtre, déclara-t-elle lorsqu’il se tut.

Et en elle-même elle était contente d’avoir trouvé ça.

Comme ils passaient à côté d’une lampe électrique éclairant le pont, il la regarda en face.

— Je n’avais pas remarqué, dit-il, que vous avez de beaux yeux violets. Ils sont exactement de la même couleur que les iris dans le jardin de mon oncle.

— C’est la première fois qu’on me le dit et c’est le plus beau compliment qu’on m’a fait, répondit-elle dans un aimable sourire.

Lionel Desbiens la reconduisit jusque chez elle, mais la conversation avait pris un caractère banal.

Tout le reste de la soirée, Lucienne Lepeau demeura vibrante, enthousiasmée. Un jeune homme lui avait récité des vers. Un jeune homme instruit, distingué, de figure agréable. Cela lui paraissait un rêve.

Elle avait vingt-deux ans et, jusque-là, aucun garçon ne lui avait dit qu’elle avait les yeux couleur d’iris. Ah ! il y a des moments qui sont bien doux, bien agréables, et il y a des choses qui plaisent tant à une femme. En imagination elle refaisait la promenade sur le pont et il lui semblait qu’elle avait pris un peu de l’âme de son compagnon, qu’elle avait pénétré dans son être intime.