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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

— Qu’est-ce que vous faites pour vivre ? me demanda-t-elle tout à coup.

Je m’attendais si peu à cette question que je restai un moment interloqué, sans répondre. Elle crut sans doute que cela me gênait de lui avouer mon genre d’occupations, car elle ajouta rapidement :

— Oh, vous savez, cela n’a aucune importance. Je vous demandais cela pour dire quelque chose.

Alors, par paresse d’esprit et pour ne pas donner d’explication, je répondis :

— Je suis commis dans un magasin de nouveautés.

— N’essayez donc pas de rire de moi, fit-elle. Croyez-vous que je ne sache pas la différence qu’il y a entre vous et un vendeur de rubans. Vous, vous devez être dans les papiers.

Je vous avoue que je fus flatté de ne pas avoir été pris pour un chef de rayons dans l’un de nos établissements de commerce.

— J’ai hâte d’avoir fini ma besogne, dit-elle, changeant de sujet, car je commence à être fatiguée.

— Quand partez-vous ? demandai-je d’un ton indifférent.

— Je finis à deux heures du matin, me répondit-elle.

Je regardai l’horloge placée au fond de la salle. Il était une heure et demie. Et alors, brusquement, tout mon sang se mit à bouillonner en moi.

— Si vous voulez bien, je vous attends et je vous accompagnerai, dis-je précipitamment pour ne pas avoir le temps de réfléchir à ce que j’aillais faire.

Un peu étonnée, la vieille me regarda en souriant d’une façon bienveillante, sans parler. Après une pause d’un instant :