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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

— Comme vous voudrez, fit-elle simplement.

Des hommes à la figure lasse entrèrent pour manger et s’assirent lourdement autour d’une table. La serveuse me laissa pour leur apporter des bols de fèves au lard fumantes qu’ils arrosèrent copieusement de sauce aux tomates.

Je fumai quelques cigarettes en attendant.

À deux heures, la bonne enleva son tablier, mit son chapeau et son manteau. Nous sortîmes et aussitôt que nous eûmes franchi la porte et que nous nous trouvâmes dans la nuit froide, blanche, silencieuse, éclairée par des milliers et des milliers de brillantes étoiles je pris son bras et le serrai sous le mien comme si c’eût été là un geste habituel et familier entre nous.

Depuis quelques minutes, ma raison m’avait abandonné, avait sombré, emportée dans un ténébreux vertige. J’obéissais seulement aux forces aveugles de l’instinct.

Moi, un jeune homme de vingt-deux ans, je marchais aux côtés de cette femme à cheveux blancs, je pressais mon épaule contre la sienne et, le cœur battant, les jambes fléchissantes, le sang bouillonnant dans les artères, j’allais dans la nuit. J’étais sorti du restaurant sans dire un mot, sans demander à ma compagne où elle demeurait. Je n’y avais même pas songé. Je l’entraînais chez moi et elle me suivait, pour le moment du moins. Cependant, je voulais préparer les voies, prévenir des objections possibles.

Je ne savais trop quoi dire. Me rappelant tout à coup que j’avais eu un prix de dessin au collège :

— Vous allez venir chez moi et je vais faire votre portrait, dis-je brusquement.

— Je suis bien vieille pour cela, répondit la femme. C’est bon pour des jeunesses.

Mais ce fut tout. Elle n’en dit pas plus long et con-