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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

penser plus à son aise ce jour-là, car il était seul, son commis ayant suggéré le matin d’aller voir un certain amateur en vue d’une vente profitable. Le patron avait approuvé l’idée et le commis était parti après le dîner. L’employé était revenu vers les cinq heures, disant qu’il n’avait pu décider le client en question à conclure un achat.

À partir de ce jour, lorsqu’il voyait sortir sa femme, M. Thouin montait à son appartement et plusieurs fois, la baignoire fleurait encore l’eau de Floride. Ce soudain luxe de toilette le faisait réfléchir. Il remarqua aussi que chaque fois qu’il avait fait cette constatation, son commis avait un prétexte pour sortir. M. Thouin sentait le malheur planer sur lui. Comme tant d’autres malheureux, il eut recours, au milieu de ses soupçons, au truc grossier et banal de feindre une absence.

— Je vais aller voir un voyageur italien qui vient d’arriver ici avec un lot de cuirs de Florence, dit-il un jour à son commis. Je serai absent une partie de l’après-midi.

Après le dîner, il partit en effet. Il revint vers trois heures et trouva sa compagne conversant avec l’employé dans le magasin où elle ne venait presque jamais. Sa conviction avait alors été faite. Ce garçon était l’amant de sa femme. Néanmoins, comme il était veule, faible, indécis, il temporisa, ne dit rien. À quelque temps de là, alors que M. Thouin était ivre, le commis qui semblait avoir attendu cette occasion, lui fit signer des papiers, lui remit un chèque et lui recommanda de le déposer sans délai à la banque. M. Thouin fit comme on lui disait. Le lendemain l’employé entrait en maître dans le magasin et M. Thouin réalisait qu’il avait vendu son commerce pour un prix dérisoire et qu’il en avait même reçu le paiement. En même temps, sa femme le laissa emmenant avec elle ses deux