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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

enfants, pour aller vivre avec le commis devenu par fraude le propriétaire de la boutique d’objets d’art.

Ce vol et cette trahison portèrent un rude coup à M. Thouin. Pendant des semaines, il passa ses journées entières dans les bars, ingurgitant d’innombrables verres de whiskey. À bout d’argent, il vendit ses meubles. Il traînait les rues ivres. Un soir, une de ses vieilles connaissances, conducteur de tramways, Michel Méry, le rencontra et, le prenant en pitié :

— Viens t’en rester à la maison, dit-il. C’est pas un palais, mais tu auras un chez-toi. Tu paieras une petite pension.

Il l’emmena et lui donna, sous le toit, une étroite chambre éclairée par une lucarne. Il vécut là. Ses frères lui firent alors accorder par la succession de leur père un faible revenu mensuel.

Son hôte était un brave homme, mais sa femme, une bigote, était mauvaise, fielleuse, acariâtre, semblait marinée dans le vinaigre. Jamais un sourire, jamais un bon mot. Devant elle, M. Thouin se sentait mal à l’aise, très gêné, et s’efforçait de passer inaperçu. Aux repas, il n’osait presque jamais rien demander. Si on ne lui offrait le lait ou le sucre pour son thé, il s’en passait. Il fallait qu’on lui mît les mets dans son assiette ou qu’on les lui offrît. Il avait peur de parler à cette ménagère à la figure sévère, hargneuse. S’il s’éveillait tard le matin et que la famille avait déjà pris son déjeuner lorsqu’il descendait, il sortait sans manger. Mais il continuait de boire et, souvent le soir, il rentrait ivre et montait en titubant l’escalier conduisant à son réduit, sous le toit.

À deux ou trois reprises, dans ces circonstances, il lui