Page:Laberge - Visages de la vie et de la mort, 1936.djvu/156

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LE PORTRAIT



BEN non, mes filles ne feront pas comme moi. Elles ne prendront pas un quêteux. Elles marieront des hommes de profession.

Et Mme Thomasson, grosse femme grisonnante, empâtée, vêtue d’une vieille jupe, d’un corsage usé et déchiré sous les bras, et d’un tablier carreauté, contemplait d’un air las, découragé, une énorme pile d’assiettes sales dans sa cuisine sombre. Faire de la mangeaille, laver de la vaisselle, balayer des chambres, servir des étrangers, voilà quel avait été son lot depuis vingt ans.

Elle avait un mari. Horloger. Il réparait des montres, des pendules, des cadrans, lorsqu’on lui en apportait. Il ne faisait pas fortune. Il était si démoralisé le pauvre homme que lorsqu’on le payait pour un petit travail, il se hâtait d’aller dépenser la somme à boire. Alors, comme il fallait vivre quand même, Mme Thomasson avait ouvert une pension. Elle avait loué un immeuble à trois étages qu’elle avait meublé comme elle avait pu, achetant des lits, des commodes, des miroirs d’occasion chez les regrattiers juifs ou dans les salles de ventes à l’encan. Elle avait comme pensionnaires des employés des tramways, des gens de