Page:Laberge - Visages de la vie et de la mort, 1936.djvu/157

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
149
VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

métiers, des ouvriers, des étudiants qui payaient un prix minime et pas toujours régulièrement.

Alors, elle avait des heures de découragement. Fatiguée de sa vie laborieuse, dure, précaire, Mme Thomasson s’arrêtait un moment au milieu de sa tâche incessante et soupirait longuement :

— Non, mes filles ne feront pas comme moi. Elles ne prendront pas un quêteux. Elles marieront des hommes de profession.

Elle voulait pour ses filles une revanche de sa vie à elle, de son destin si misérable.

Lorsqu’elle balayait les chambres pauvres, laides, aux murs couverts de papier peint défraîchi, décollé par endroits, qu’elle regardait les vieux tapis usés jusqu’à la corde, lorsqu’elle vidait les cuvettes d’eau sale, elle s’exclamait :

— Ah non ! non ! mes filles ne feront pas comme moi Elles n’auront pas de misère toute leur vie. Elles marieront des hommes de profession.

Pour elle, cela signifiait, vivre dans une belle maison, avoir de jolis meubles neufs, s’acheter des robes à la mode, porter l’hiver un manteau de fourrure, aller passer l’été en campagne, sortir avec un mari bien mis dont vous êtes fier et que les gens considèrent. Être dame, enfin. N’être pas tout le temps enfermée à la maison à essuyer de vieux chiffonniers, à faire des lits aux draps mûrs, qu’il faut manier délicatement pour que les doigts ne vous passent pas à travers, à faire cuire des soupes aux choux pour des pensionnaires qui ont toujours un air désappointé, déçu, lorsqu’ils se mettent à table. Et jamais, jamais ne pouvoir faire la grasse matinée, ne jamais dormir une fois à son saoul, mais se faire éveiller chaque jour par la sonnerie du réveille-matin qui vous dit :