Page:Laberge - Visages de la vie et de la mort, 1936.djvu/185

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
177
VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

cher, car il a l’ambition de gagner. Mais elle, s’en doute et elle lui fait des reproches. Parfois, il leur arrive de se disputer. Si par hasard, elle gagne, lui boude le reste de la journée.

Parfois, affaissée sur sa chaise, la tête penchée et ruminant des choses, la vieille pianote longuement, machinalement, d’une main, sur sa petite table de bois blanc.

Certains jours d’été, lui descend dans la cour avec les autres pensionnaires et il se hisse sur la barre de l’enceinte afin de se hausser et de voir ce qui se passe dans la calme petite rue qui longe l’hospice.

Le passant aperçoit alors six, huit ou dix têtes dépassant le sommet de la clôture, tête de vieux, laides, grotesques, tristes, lamentables, caricaturales, et il s’éloigne à la hâte de cette pitoyable et affligeante vision qui le poursuit et qui reste dans son imagination comme un vilain cauchemar.

Avec quelques papiers jaunis et fanés, ils gardent au fond d’un tiroir un daguerréotype pris le jour de leur mariage. Elle avait ce jour-là une robe de satin et elle portait des boucles d’oreilles et un pendentif. Sur la plaque de zinc, ces bijoux ainsi que son alliance sont indiqués par une tache dorée. De temps à autre, ils sortent le pauvre portrait et le regardent.

Ils s’étonnent de voir comme ils paraissaient alors. Ah, ce qu’ils sont changés ! Ils ne se reconnaissent presque plus.

Dans une carte mortuaire de deux feuillets, enfermée dans son livre de prières, elle a caché un billet de banque de deux piastres. C’est toute leur fortune en ce monde. C’est le reliquat de la vente de leurs vieux meubles de mé-