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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

Après l’inutile visite du médecin, le cadavre d’Aurélier fut transporté à la morgue.

Les doléances de la vieille, le suicide d’Aurélier, ce n’était pas ça qui pouvait troubler la quiétude de René Rabotte. Il prenait ses trois repas par jour, il fumait de nombreuses cigarettes, le soir il jouait aux cartes avec sa femme ou avec des amis, il dormait tout son saoul, chaque lundi, il retirait son chèque et il n’avait pas à peiner ni à se morfondre. Même, il ne travaillerait jamais plus. Un jour, sa femme lui avait dit :

— Sais-tu, il ne me reste plus de torchons pour essuyer la vaisselle.

Alors, avec un sourire réjoui, avec une expression de contentement et de satisfaction sur la figure, il lui avait répondu :

— Ben, tu sais, tu peux prendre mes tabliers et les couper. Ben certain que je ne m’en servirai plus.

La vie était belle.

Les propriétaires vivaient dans l’appréhension de nouvelles taxes, les négociants voyaient se dresser le spectre menaçant de la faillite. Lui, il n’avait pas à se préoccuper de cela. Il était à l’abri de ces inquiétudes. Et ceux qui, de découragement se suicidaient, bien, il n’avait pas de pitié pour eux. Des gens qui avaient voulu devenir riches et qui avaient manqué leur coup. Tant pis pour eux.

Évidemment, à l’heure actuelle, l’allocation aux chômeurs était maigre, mais en s’unissant, en réclamant, bien certain qu’on pourrait la faire augmenter. Ce serait seulement justice et l’on serait très heureux.

Les jours et les semaines s’écoulèrent et l’année prit fin. Pendant ces douze mois. René Rabotte avait touché