Page:Laberge - Visages de la vie et de la mort, 1936.djvu/204

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TOUT P’TIT



DANS toute la rue, on le nommait Tout P’tit. On avait commencé à le nommer ainsi vers l’âge de trois ans, alors qu’il était un minuscule bout d’homme qui passait ses journées très sagement assis sur la première marche de l’escalier extérieur conduisant au logis de ses parents et on le nommait encore ainsi à vingt-deux ans quand il était devenu un grand garçon long de six pieds, maigre, décharné et tuberculeux que l’on rencontrait très souvent au petit restaurant de la veuve Chéniez où il buvait des bouteilles de coca cola.

Il était le dernier venu dans sa famille.

Sa mère avait eu six enfants. Tous étaient morts en bas âge, quelques mois seulement après leur naissance. Les deux époux se trouvaient seuls et paraissaient devoir passer leur vie solitaires quand, après un intervalle de sept ans, Tout P’tit était venu au monde. Dans ses premières années, il était délicat, pâlot, chétif. Les parents se demandaient toujours s’ils parviendraient à le réchapper.

— Il a été fait avec un vieux restant, disait en farce le voisin Duclos. C’est comme quand on fait des crêpes. Des fois, la dernière est pas grande.