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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

départ. Il y avait huit partants dans cette épreuve, sur une distance de six furlongs. Pascaro, coursier bai de quatre ans était le grand favori. Sur le tableau indicateur du mutuel sa cote approximative était de 2 pour 1. Et le jockey Rooney qui le guidait avait la veille piloté quatre gagnants. La victoire de Pascaro semblait certaine. La foule se tenait debout sur les banquettes de l’estrade tandis que des milliers de spectateurs étaient massés sur la clôture de la piste. L’on n’entendait plus maintenant que le timbre électrique invitant le public à se hâter et à profiter des derniers moments qui restaient pour parier son argent. La sonnerie se tut. Les guichets du mutuel se fermèrent.

Sur la colline, à gauche, là-bas, l’on voyait passer en lente procession, en cortège funèbre, les tombereaux des vidangeurs se dirigeant vers l’incinérateur. Dans le lointain, les cuivres des harnais luisaient au soleil.

Le sol était parsemé de morceaux de billets déchirés par les parieurs malchanceux. L’on marchait sur des traces de désappointement, l’on foulait aux pieds des marques d’espoirs anéantis. Tant de bouts de carton qui, si le hasard l’eût voulu, eussent été échangés contre des liasses de billets de banque !

Après avoir paradé, les coursiers s’alignèrent à la barrière. Pascaro occupait le côté intérieur de la piste. Au départ, il s’élança en première place et il était deux longueurs en avant de ses adversaires lorsque le peloton passa en trombe devant l’estrade. Habilement conduit par le jockey Rooney, il augmentait graduellement son avance. Au premier détour, il avait déjà pris un avantage de cinq longueurs et il gagnait constamment du terrain. À grands cris la multitude l’encourageait, l’exhortait à la victoire. Des voix pointues de femmes hystériques faisaient com-