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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

Alors, Tout P’tit expliqua à sa grand’mère qu’il aurait bien besoin de cinq piastres. La vieille ne pouvait refuser. Et le cinq piastres alla à la veuve qui s’acheta une robe.

— C’est bien ennuyeux, je me trouve à court de sept piastres pour mon loyer, ce mois-ci, annonça-t-elle un autre jour.

Cette fois encore, Tout P’tit soutira le montant à sa vieille. Cela le gênait bien, mais comment ne pas obliger son amie ? Il éprouvait une grande joie de pouvoir l’aider un peu. Il aurait aimé faire beaucoup, lui rendre la vie facile, agréable. Sa grande joie, c’était de voir le sourire de la jeune femme lorsqu’il arrivait. Il aurait voulu passer tout le jour là. Mais elle lui avait fait comprendre qu’il ne pouvait l’accaparer. Elle devait gagner sa vie et accueillir tout le monde, être aimable avec tous ses clients.

— Vous paraissez fatigué. Allez donc vous reposer. Couchez-vous à bonne heure, cela vous fera du bien, lui avait-elle dit quelques fois le soir, alors qu’il paraissait vouloir s’éterniser dans le petit restaurant. Presque maternelle.

À regret, il s’en allait chez lui, s’enfermait dans son étroite petite chambre et pensait à elle.

Son bonheur dura six mois.

Depuis quelque temps, il toussait davantage et son teint était terreux. Avec cela, il se sentait bien faible.

À plusieurs reprises, il avait remarqué au restaurant un conducteur de tramways qui causait gaiement avec la jeune veuve. Comme elle le lui avait dit, elle devait être aimable avec tout le monde, mais tout de même, lorsqu’il arrivait et les voyait conversant et se souriant de chaque côté du comptoir. Tout P’tit se sentait malheureux.

Puis, un soir, lorsqu’il arriva, il aperçut dans la vitrine de l’établissement un écriteau : Restaurant à vendre.