Page:Laberge - Visages de la vie et de la mort, 1936.djvu/222

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LES NOCES D’OR


À Claude-Henri Grignon.


IL y aurait bientôt cinquante ans que les époux Mattier, fermiers dans le rang du Carcan, près de Chambly, étaient mariés. Comme les Huneau, leurs troisièmes voisins, avaient célébré à l’été leurs noces d’or et qu’ils avaient reçu de riches cadeaux de leurs parents, le père Julien Mattier crut qu’il serait opportun de fêter le cinquantenaire de son mariage avec Amanda Level, la fille de l’ancien forgeron. Et lorsqu’il disait fêter, ce n’était pas faire bombance et célébrer joyeusement qu’il avait dans l’idée, car il était d’une grande frugalité. En plus, il était pauvre, avait toujours été pauvre et les siens l’étaient aussi. Mais il voulait réunir ses enfants qui, pour la circonstance, lui apporteraient sûrement quelques présents. Jamais il n’avait manqué d’accrocher tout ce qu’il pouvait. L’occasion se présentait belle. Il fallait en profiter. Ayant donc décidé en lui-même de cette réunion de famille, il alla en dire un mot à sa fille Mélanie qui cuisinait des soupes et des tartes au fond d’un quick lunch de pauvres, de la rue Craig, à Montréal. Chaque fois qu’il allait en ville, vendre ses produits au marché, il allait la voir, histoire de dîner sans bourse délier. Il mangeait, puis : Ma fille paiera, disait-il au patron.