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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

Il avait toujours agi ainsi. Toute sa vie il avait exploité ses enfants. Lorsqu’il s’était marié à l’âge de 23 ans, son père lui avait donné comme patrimoine cinq cents piastres en argent, une paire de chevaux estropiés et une charrette. Avec cela, il s’était établi. Il s’était acheté une terre de cinquante arpents qu’il avait payé quatre mille piastres et s’était mis à travailler ferme pour acquitter sa dette.

Les années s’étaient écoulées, le temps avait passé. Mattier avait eu quatre enfants, trois filles et un garçon. Afin d’économiser et d’aider son mari, la femme Mattier travaillait aux champs avec son homme lors de la fenaison et des récoltes. Les enfants aussi, avaient fait très jeunes l’apprentissage des rudes travaux de la terre. Et l’on ménageait. Aux repas, l’on ne mangeait que des soupes maigres, du pain rassis, des pommes de terre, du lait écrémé et peut-être deux livres de lard par semaine. La crème, le beurre, les œufs, les rôtis de porc et les autres produits étaient portés au marché de la ville et vendus. L’hiver, le fermier Mattier confectionnait des balais de branches de bouleaux et ses enfants fabriquaient des chevilles de bois, des tiges pointues, qu’il allait vendre aux bouchers qui s’en servaient pour leurs rosbifs. L’on ménageait, l’on vivait pauvrement, très pauvrement, pour payer l’hypothèque sur la terre.

Une hypothèque sur une terre, c’est comme le cancer ou la syphilis. Un homme achète une ferme. Il emprunte disons deux mille piastres ou plus pour commencer et la grève d’une hypothèque. Il lui communique alors la maladie. C’est comme un garçon avarié qui couche avec une belle fille et lui communique son mal. Ça guérit presque pas. Ça traîne, ça empire, puis souvent, c’est la mort tris-