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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

Et pas un sou d’assurance. Alors, pour reconstruire et se greyer à neuf, il avait grevé sa terre d’une deuxième hypothèque. Puis, par son entêtement, il avait eu un procès qu’il avait perdu et qui lui avait coûté gros. Une fois encore, il avait endossé un effet promissoire de cinq cents piastres pour son frère Trefflé et il avait été obligé de payer. Une année, il eut une fameuse récolte de pois, mais comme sa grange était déjà remplie de foin et d’avoine, il avait mis ses pois en meules, cinq meules, et avait attendu à l’hiver pour les battre. Mais alors, arrosés par les torrentielles pluies de l’automne, les pois avaient gonflé et germé et se trouvaient impropres au commerce. Au lieu de les vendre une piastre et quatre sous le minot comme il l’aurait pu, s’il les avait battus à l’automne, ses pois ne pouvaient maintenant plus servir que comme nourriture pour les porcs. Et puis, car la liste de ses calamités était interminable, son beau cheval bai qu’il comptait bien vendre deux cents piastres, s’était brisé une jambe et avait dû être abattu.

Il avait fallu grever la terre d’une troisième hypothèque.

La dette était comme une charrette lourdement chargée qu’un cheval tente de monter en haut d’une côte. Elle avance, puis sa masse l’entraîne en arrière et elle recule malgré les élans de la bête attelée aux brancards et qui tire à plein collier. Toute la famille pousse aux roues, à l’arrière, pour aider. Grâce à ces efforts combinés, la charrette avance un peu. Il semble un moment qu’elle va réussir à monter, à arriver en haut ; un trait ou le bascul se brise, et la charge recule de nouveau. Le feu, le procès le billet promissoire, les pois gâtés, le cheval perdu, avaient fait reculer, reculer…