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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

be fracturée et avait entraîné sa bête à côté de la piste, près du fossé. Elle se tenait là sans bouger, tremblotante, comme figée par la souffrance. Alors, un homme de haute taille, en uniforme à boutons jaunes, portant un étui en cuir attaché à sa ceinture, traversa la foule, puis la piste, ouvrit la petite barrière donnant sur l’intérieur du champ de courses, et marchant d’une allure militaire, ses longues jambes repoussant le foin et les hautes herbes, se dirigea vers le cheval blessé. Un groupe d’entraîneurs, de garçons d’écurie et quelques curieux l’entouraient. Arrivé près de Pascaro, l’homme l’examina d’un coup d’œil, échangea quelques mots avec le jockey et sortit de l’étui en cuir suspendu à sa ceinture un instrument en acier bruni. Il lança un bref commandement, fit un geste de la main et le petit groupe entourant le cheval s’éloigna. Le policier appliqua son revolver tout près de la tête du coursier, vis-à-vis de l’oreille. L’on entendit un bruit sec, comme le claquement d’un fouet. L’animal eut un soubresaut, vira à demi, chancela, mais resta debout. L’homme à boutons jaunes s’approcha de nouveau et tira un second coup. Cette fois, Pascaro s’abattit sur le sol, agitant spasmodiquement les jambes pendant que son sang coulait de son crâne défoncé et faisait une mare rouge, sur l’herbe, près du fossé.

Et l’on entendit encore des malédictions :

— Maudite charogne ! Il me fait perdre $50 ! Que le diable t’emporte. Pourri de bon à rien !

À ce moment, la fanfare attaqua un nouvel air populaire, un autre charivari nègre, et les parieurs malchanceux de tout à l’heure se dirigèrent vers les guichets du mutuel afin de se reprendre, espérant être plus heureux avec la quatrième course, pendant que Pascaro, la tête trouée de deux balles agonisait à côté du fossé dans une mare de sang.