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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

Le pére fouille dans sa poche, sort un rouleau de billets. Il en compte dix de cinq piasses.

— Prends ça, dit-il à Omer Moreau qui était là derrière son comptoir à essuyer ses verres, et tu le donneras à celui qui gagnera dimanche.

Tit Toine St Onge sort son argent à son tour et dépose l’enjeu. Il était ben content. Il vidait un flacon de gin sans payer et dimanche, il gagnerait cinquante piasses. On finit de vider le flacon pis on se sépare.

— À dimanche prochain, à trois heures !

— Dimanche, à trois heures !

Alors, nous autes, on remonte en barouche et on s’en r’vient à la maison.

Le pére disait rien mais il riait en lui-même. Le dimanche arrive. Le pére était là avec sa barouche et Tit Toine avec son boghei. Ils partent. Tit Toine prend encore les devants. Le pére faisait claquer son fouet, mais sa jument était fine. Elle comprenait. Elle savait que c’était pour la frime. Elle se forçait pas, juste assez pour suivre Tit Toine. Même, il prit une avance de cinq longueurs. De temps à autre, celui-ci, tournait la tête et regardait en arrière. Il pensait aux cinquante piasses qu’il allait empocher. À un arpent du village, le pére se fait claquer la langue deux ou trois fois sur les gencives. V’là la p’tite jument grise qui décolle. Pas besoin de fouet avec elle. Juste la commander en se faisant claquer la langue. En rien de temps, elle avait rejoint Tit Toine. Lui, le v’là qui s’met à bûcher sur son poulain. Il lui envoyait de grands coups de fouet sur les flancs. Le pére passe à côté.

— On se r’joindra à l’hôtel, qu’il lui jette ironique, en passant.