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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

Puis Mouton prend ses deux madriers, les place sur la table de chaque côté de la bière.

— Mettez-vous là autant que vous pourrez, ordonne-t-il. Pis j’vous promets que j’vas vous lever. Toé, Poléon, dit-il à son beau-frère, tu vas être le juge et tu diras si j’ai levé la table.

Alors, les trois fils, Prosper Laramée, Antoine Le Rouge, Zotique Dupont, Siméon Rabottez, Philorum Massais et les autres prennent place sur les planches, de chaque côté du cercueil. Mouton enlève son veston, son gilet, son faux col. Puis debout à côté du groupe, il compte ses personnages du doigt : un, deux, sept, huit, dix, onze, douze, treize. Avec le pére dans sa bière, ça fait quatorze. Bon, tenez-vous les uns près des autres pour que ça balance pas.

Alors, il se glisse sous la table, se met à quatre pattes. L’on voyait sa large croupe massive.

— Pousse-toé un peu à gauche, fait le forgeron Laramée en lui flanquant une tape sur la fesse, comme lorsqu’il fait ranger ses vaches d’un coup de fourche le matin, pour nettoyer l’étable.

Mouton appuie les reins sous la plate-forme, se place afin de prendre sa charge en équilibre.

— Y êtes-vous ? Attention, Napoléon, regarde si je les lève. Ho !

Il tend tous ses muscles dans un effort, mais il s’est mal placé. La table penche d’un côté, l’un des madriers glisse et tombe avec fracas au parquet, ceux qui étaient dessus s’étendent sur le plancher pendant que le cercueil croule au milieu des hommes gisant pêle-mêle.

C’est un vacarme, un tumulte.