Page:Laberge - Visages de la vie et de la mort, 1936.djvu/91

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
83
VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

Une main dont on n’apercevait pas le propriétaire derrière la série de casiers tendit un journal et une lettre.

Monsieur Tessier sortit sur le perron de l’établissement et s’arrêta un moment pour regarder le carré de papier qu’il tenait à la main. L’enveloppe portait imprimée dans un coin le nom d’une hôtellerie des Laurentides et l’écriture jolie, régulière et délicate était sûrement celle d’une femme. Jamais il n’avait vu son nom si bien écrit. Il tira son canif de sa poche et ouvrit sa lettre. Il lisait :

Mon Cher Amour.

Depuis six jours, me voici à Ivry. C’est six jours à retrancher de ma vie. Depuis que je vous ai vu pour la dernière fois à la gare, lors de mon départ, j’ai réellement cessé de vivre. Je suis loin de vous et d’être séparée de mon amour, je suis plongée dans une atmosphère de tristesse. Sans cesse, je pense à vous et cet éloignement me fait atrocement souffrir. Vous avez voulu que je vienne ici me reposer et je me suis rendue à vos instances, mais à quoi bon ? Ce dont j’ai besoin, ce qu’il me faut, c’est d’être près de vous, c’est d’être dans vos bras. Hier, dimanche, toutes les jeunes femmes et les jeunes filles de la pension ont reçu la visite de leurs maris ou de leurs amis. Moi, de toutes celles qui sont ici, je suis restée seule et cependant, croyez-le, aucune autant que moi ne désirait voir l’homme aimé. Aucune autant que moi n’avait besoin de s’entendre dire qu’elle est aimée. Les mots d’amour que j’aurais voulu entendre, je ne les ai pas entendus ; les baisers d’amour dont j’étais affamée, je ne les ai pas eus. Devant la joie des autres, je me suis sentie si triste, si navrée que je me suis enfuie. J’ai erré tout le jour comme une âme en peine et je me suis arrangée pour manger après tous les pensionnaires, tellement j’avais le