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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

Lui-même en cette occasion s’était servi du Secrétaire des Amants, volume qu’il avait acheté à la petite librairie de la mère Rielle, copiant les formules préparées et se bornant à ajouter à la fin une ligne ou deux de son cru. Marie Benoit avait répondu plutôt froidement à ces emphatiques déclarations et, après un échange de trois ou quatre lettres, la correspondance avait cessé. Et c’était tout.

Comme la femme qui avait écrit les pages qu’il avait lues le matin devait être différente des autres !

Monsieur Tessier essayait de se former d’elle une image, mais comme il manquait plutôt d’imagination, il eut tôt fait de lui prêter la figure et les traits de Mlle Alice Brodeur, la fille de M. Rosaire Brodeur, rentier, qui occupait à l’église le deuxième banc en avant du sien. C’était une blonde aux épaisses lèvres rouges avec des cheveux dorés, rebelles, qui retombaient dans son cou très blanc, et qui lui donnait des distractions pendant les sermons du curé Robert. Monsieur Tessier s’imaginait voir Mlle Brodeur écrivant la lettre qu’il avait dans sa poche.

Le soir, après souper, monsieur Tessier assis sur un tabouret devant son magasin regardait défiler les passants et les promeneurs. Il se rappela la description faite le matin par le cordonnier et il était sûr de reconnaître son homme s’il passait. Les autos défilaient presqu’en procession et, sur le trottoir, les couples passaient joyeux. Et soudain, monsieur Tessier reconnut celui qu’il attendait. La démarche souple et harmonieuse, une expression grave sur la figure et des yeux noirs doux et pleins de lumière, il allait indifférent aux gens qu’il croisait. Il était vêtu d’un complet gris, coiffé d’un canotier et chaussé de souliers en cuir fauve. Monsieur Tessier savait que c’était lui l’hom-