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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

d’attirer son attention à elle, afin de voir sa tête soudain dressée, l’émotion qui paraîtrait sur sa figure. Que dirait-elle ? Que ferait-elle ?

Jamais de sa vie, monsieur Tessier n’avait été aussi agité.

Juste une semaine après avoir reçu la lettre qui lui avait causé un tel émoi, monsieur Tessier eut une pénible surprise. Dans son courrier il trouva une lettre adressée au dactylographe, portant l’en-tête d’une importante maison de commerce de Montréal. L’ayant ouverte, il lut les deux lignes suivantes :

Monsieur, voulez-vous avoir l’obligeance de retourner dans l’enveloppe ci-jointe la lettre qui vous a été remise par erreur.

Votre dévouée,
Aline Lierre.

Monsieur Tessier se sentit effroyablement triste. Il regardait ces caractères écrits à la machine, ces caractères qui n’avaient rien de féminin. Il lisait ces mots durs, impérieux, si différents des pages de tendresse contenus dans la première lettre. Il regardait l’enveloppe adressée et estampillée qui rapporterait à celle qui les avait tracés les mots d’amour qui étaient là, dans sa poche.

Le roman de sa vie, au moyen d’une lettre adressée à un autre était fini…

Monsieur Tessier était très malheureux. Il entra dans son magasin, gagna son petit bureau privé, sortit de sa poche les précieux feuillets, les relut une dernière fois, s’arrêtant à chaque ligne, à chaque phrase. Puis, avec un soupir, il les plaça dans l’enveloppe qu’il venait de recevoir et la cacheta lentement. Lentement aussi, il franchit les quelques pas qui le séparaient du bureau de poste. Avec des doigts qui tremblaient, il entr’ouvrit la boîte aux lettres.