Page:Labiche - Théâtre complet, Calman-Lévy, 1898, volume 02.djvu/151

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Jean, entrant par le premier plan à droite.

Monsieur…


Caboussat.

Débarrasse-moi de ça… tu mettras le chou dans le pot… Quant à la betterave, tu la feras cuire ; on en fait des ronds, c’est très bon dans la salade.


Jean, à part, sortant par le fond.

Voilà Monsieur qui fait son marché maintenant.


Caboussat, seul.

Tout en promenant mon chou, j’ai réfléchi à ce que m’a dit Machut… Je serais maire, le premier magistrat d’Arpajon ! puis conseiller général ! puis député !… Et après ? le portefeuille ! Qui sait ?… (Tristement.) Mais non ! ça ne se peut pas !… Je suis riche, considéré, adoré… et une chose s’oppose à mes projets… la grammaire française !… Je ne sais pas l’orthographe ! Les participes surtout, on ne sait par quel bout les prendre… tantôt ils s’accordent, tantôt ils ne s’accordent pas… quels fichus caractères ! Quand je suis embarrassé, je fais un pâté… mais ce n’est pas de l’orthographe ! Lorsque je parle, ça va très bien, ça ne se voit pas… j’évite les liaisons… À la campagne, c’est prétentieux… et dangereux… je dis : "Je suis allé… " (Il prononce sans lier l’s avec l’a.) Ah ! dame, de mon temps, on ne moisissait pas dans les écoles… j’ai appris à écrire en vingt-six leçons, et à lire… je ne sais pas comment… puis je me suis lancé dans le commerce des bois de charpente… je cube, mais je ne rédige pas… (Regardant autour de lui.) Pas même les discours que je prononce… des discours étonnants !… Arpajon m’écoute la bouche ouverte… comme un imbécile !… On me croit savant… j’ai une réputation… mais grâce à qui ? Grâce à un ange…