Page:Laboulaye - Histoire politique des États-Unis, tome 1.djvu/7

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l’ensemble ; ce n’est pas un moyen, mais un but. Sa fin est en lui-même et non pas dans la société. Ce n’est pas la première fois sans doute qu’on a proclamé ces saines idées et défendu les droits naturels, mais je ne sais si jamais personne a été aussi loin que Channing, car personne n’a eu, je crois, une conviction plus profonde de la grandeur originelle de l’homme, un sentiment plus vif de ce qu’il y a en nous de divin. Il ne faut pas s’y tromper : ce qui rend l’individu sacré pour le reste du monde, ce qui fait sa liberté et son droit, c’est sa pensée, c’est son âme, c’est cette essence supérieure qui donne au vase le plus fragile un prix infini. Pour respecter et pour aimer son semblable, il faut voir en lui un être immortel. Le matérialisme n’est pas seulement une erreur religieuse, c’est une erreur sociale, c’est la négation du droit ; en même temps qu’il dégrade l’homme intérieur, il prépare son asservissement, et le livre sans défense, esclave à un maître, citoyen à un tyran.

« On ne doit pas s’étonner qu’avec ce profond respect de la nature humaine, ce sentiment de la grandeur originelle de l’individu, Channing se soit occupé, toute sa vie, de l’éducation et du perfectionnement des classes ouvrières.

« Ses écrits les plus intéressants sont peut-être les lectures publiques qu’il fit à Boston en 1838, et qui ont pour objet l’éducation qu’on se donne à soi-même (self culture) et l’élévation des travailleurs. Mais c’est un réformateur chrétien, le chemin qu’il suit n’est pas celui du socialisme, il ne promet pas un labeur attrayant ; suivant lui, c’est un effet de la bonté divine de nous avoir placés dans un monde où le travail seul nous conserve la vie. La sujétion aux lois physiques, l’aiguillon du froid et de la faim, la lutte incessante contre la nature, c’est ce qui fait la grandeur de l’homme ; un monde où les besoins seraient prévenus ferait une race méprisable. C’est la résistance, c’est l’effort qui donne à l’individu la volonté, sans quoi il n’est rien. Le travail est l’école du caractère. Sans doute la souffrance et le besoin sont de rudes professeurs, mais ces maîtres sévères font une œuvre que jamais n’exécutera pour nous l’ami le plus tendre et le plus indulgent. Le travail n’est pas seulement l’outil puissant qui donne